Quand la mère et le fils furent partis, le duc, qui était malade, se rendit, de son côté, sur les conseils de son médecin, à Bagnères. Le temps était si mauvais qu’il ne pouvait se promener; il s’en consolait au reversi, où il «perdait régulièrement 17 ou 18 sols, ce qui est énorme[553]». Le déplacement de sa femme avait pour but l’établissement d’Armand, comte d’Agénois. Un billet du père au chevalier énumérait les alliances qui lui semblaient sortables pour son fils:

«Nous serions fort aises d’avoir Mˡˡᵉ d’Havré; et c’est de tous les partis auxquels nous avons songé celui qui nous conviendrait le mieux à tous égards. On a déjà fait quelques ouvertures à ce sujet, mais on a demandé du temps pour une réponse positive. Je ne suis pas également tenté de Mˡˡᵉ d’Harcourt à cause des ridicules de caractère et de figure de la grand’mère et de son fanatisme pour M. de Choiseul et de la passion effrénée du père pour le jeu. Vous raisonnerez de tout cela avec Mᵐᵉ d’Aiguillon; et nous en parlerons quand vous serez ici[554]

Déjà, le 25 février, le duc, à l’exemple de sa femme, avait prié Balleroy qui voulait, très affectueusement, l’accompagner à Bagnères, de remettre sa visite au mois de juillet; c’était le moment où «la brillante et bruyante compagnie» affluait au château. Et Mᵐᵉ d’Aiguillon serait de retour.

Elle revint, en effet, avec son fils, sans avoir atteint le but que s’était proposé son mari. Mais cet échec ne l’avait pas autrement attristée: car elle écrivait au chevalier qui n’avait pu assister aux vendanges d’Aiguillon: «Nous faisons la cérémonie du baptême de la cloche de l’hôpital; et Mˡˡᵉ Massac, que vous connaissez bien, a invité tout ce qu’elle a pu trouver; nous y allons en grand in fiocchi; et la curiosité est grande et l’église petite[555]».

L’entrain de la femme finit par gagner le mari; et ce sera aux dépens de ses hôtes, que le châtelain se mettra en gaîté: «Le comte de Chabrillan paraît enchanté de la réception que les carabiniers[556] lui ont faite. Il n’a jamais vu un corps aussi bien composé en officiers, hommes et chevaux; mais, comme il n’est jamais parfaitement content, il se désespère de ne pouvoir le mener à la guerre et gagner à sa tête le bâton (de maréchal).»

Autre portrait... «Mᵐᵉ de Sérignac est arrivée ici pendant que nous étions chez l’évêque de Condom; et nous l’y avons trouvée établie. Elle m’a paru très enlaidie, ce que je ne croyais pas possible, mais du reste la même qu’elle était et nullement embarrassée avec nous. Son mari qui l’était venue chercher à Nérac et n’a pu parvenir jusqu’ici faute de chemise, l’a obligée de nous quitter plus tôt qu’elle ne l’avait projeté, mais elle nous a annoncé qu’elle reviendrait, dès qu’elle aurait rempli le devoir conjugal et satisfait les désirs violents de son cher époux[557].» Or, la dame ne revint pas: peut-être avait-elle été piquée des épigrammes de la galerie; mais le duc se consola de «ses rigueurs», le château étant abondamment pourvu de «filles et de femmes[558]».

La duchesse était déjà repartie, depuis un mois, avec son fils, pour Paris. Le duc, qui en informait Balleroy, ajoutait que leur séjour ne s’y prolongerait pas, «Mᵐᵉ de Maurepas ayant sa société qui lui permet de ne pas avoir besoin de ses proches[559]». Au reste, disait le duc dans une autre lettre «ce voyage avait déplu à Mᵐᵉ d’Aiguillon autant qu’à moi, mais elle ne pouvait s’en dispenser[560]».

Toujours cachottier et mystérieux, suivant son habitude, le correspondant de Balleroy ne donnait pas la moindre explication sur ce nouveau voyage, entrepris presque au commencement de l’hiver. S’agissait-il d’autres partis pour le comte d’Agénois? Ou les négociations précédentes avaient-elles repris faveur? Mᵐᵉ de Maurepas, toujours si dévouée aux intérêts de d’Aiguillon, avait-elle mal secondé ces projets d’union? En un mot, quels sujets de mécontentement le neveu pouvait-il avoir contre sa tante pour manifester à son égard autant d’aigreur? Et n’était-ce pas, de la part de l’exilé volontaire, la dernière des maladresses, à ce moment même où le vieux Maurepas disparaissait pour toujours?

En effet le premier ministre de Louis XVI mourait à Versailles, le 21 novembre 1781[561]. Quand le duc d’Estissac, ami du défunt, vint annoncer au roi, avec des larmes dans les yeux, le décès de Maurepas: «Si vous faites une grande perte, lui dit Louis XVI, j’en fais, moi, une bien plus grande». Mais l’influence de la comtesse, toujours si considérable auprès du roi, ne pouvait-elle survivre à l’homme d’Etat?

Déjà, une année auparavant[562], et quelques jours après la mort de Marie-Thérèse[563], Mercy avait envisagé l’éventualité de celle de Maurepas et s’était préoccupé des candidats à une succession qui n’était pas encore ouverte. De sa propre autorité, il avait pressenti Marie-Antoinette à cet égard; et la princesse avait prié l’ambassadeur de lui chercher «un sujet qui lui convînt ainsi qu’à la chose... Je ne pourrais mieux m’en rapporter qu’à vous, lui disait-elle...». Proposition illusoire! gémit Mercy-Argenteau qui se défend d’accepter une telle responsabilité. «Sans cesse excité par la reine à lui dire ce qu’il pense, il est perpétuellement déjoué par des alentours que le goût immodéré de la dissipation rend nécessaires et qui par leurs importunités obtiennent les choses les plus absurdes... Timide et incertaine dans ses démarches», quand elle est livrée à elle-même, Marie-Antoinette devient entreprenante et active..., dès qu’elle est obsédée par sa société perfide et intrigante...»