«Je suis, en ce moment, écrit le duc, très occupé de ma salle de spectacle, dont nous devons faire l’ouverture le 31. Elle est réellement très belle: et je suis persuadé qu’elle aura le succès le plus complet et que vous en serez content, lorsque vous la verrez: ce qui ne sera jamais aussi tôt que je le désire[542]

On devait l’inaugurer par le Joueur et le Babillard[543]. Mais cette «dédicace[544]», comme l’appelle Mᵐᵉ d’Aiguillon, fut reculée jusqu’au milieu de janvier. Le même mois, le second spectacle se composa de la Métromanie et des Chasseurs et la Laitière[545]. La duchesse répète le mot de son mari: «Vous serez content de la salle: elle est belle et dans le genre noble». Le duc y revient pour la troisième fois: «Notre nouvelle salle de spectacle a eu le plus grand succès. Elle fait l’admiration de toute la province. Elle est effectivement belle, agréable et commode. Il est vrai qu’elle m’a coûté un peu cher, mais elle est payée et je n’y pense plus[546]». Et, à propos de tous ces divertissements, comédies, concerts, bals, qui se succèdent au château, le maître du logis a un de ces mots topiques où perce la mélancolie de l’ambitieux rêvant d’autres plaisirs et d’autres jouissances: «Mon fils se croit au comble du bonheur et n’imagine pas qu’on puisse être plus heureux qu’il l’est». Mais si, doit penser intérieurement le père, quand on détient seul le pouvoir.

Le théâtre vient de fermer sur une «superbe» représentation: celle de Mazet et des Vacances du procureur, suivie d’un non moins «superbe» ballet. Et la duchesse annonce une grande nouvelle à Balleroy: elle se décide à faire le voyage de Paris avec son fils en avril ou en mai. Or, comme elle tient à voir le chevalier pendant le mois qu’elle doit rester dans la capitale, elle le prie d’ajourner à l’automne sa villégiature d’Aiguillon: «il verra ainsi les vendanges, chassera les petits oiseaux et les pintades; elle mandera tous les lièvres du pays; et c’est à Aiguillon la plus belle saison du monde[547]».

Puis elle passe à d’autres sujets, continuant la conversation avec sa verve ordinaire, à bâtons rompus et sur ce ton de franchise dont elle ne saurait se départir.

«... Je trouve que le Parlement s’est éveillé un peu tard sur le danger des jeux de hasard: il serait à souhaiter pour le bien des familles qu’ils y eussent pensé plus tôt; mais c’est le cas de dire qu’il vaut mieux tard que jamais. Il y a longtemps que M. de Genlis tenait tripot. Quant aux ambassadeurs, je doute qu’il soit du droit des gens de leur en laisser tenir: ce droit me semble bien dangereux[548].

... Peu m’importe qui commande l’escadre, pourvu qu’il fasse bien; et je doute qu’il y en ait un de meilleur que M. d’Estaing[549]

Mᵐᵉ d’Aiguillon avait, avant tout, les sentiments d’un «citoyen», comme on disait alors: «... Je désire que les changements qu’il y a eu et que l’on dit qu’il y aura encore dans le ministère soient pour le mieux. Je ne prends intérêt, comme bien vous savez, ni aux partants, ni aux arrivants, ni même aux demeurants: je ne souhaite que la prospérité et le bien de l’État[550]

L’imprévu et le pittoresque sont le charme de cette correspondance écrite à la diable: «Vous vous trompez, monsieur le chevalier, en disant que le maréchal de Tonnerre n’a pas de maladie: il en a une incurable qui est quatre-vingt-quatorze ans. Je ne me soucie pas d’aller à cet âge; mais je souhaite que certain Lorrain, de vos amis, y parvienne. Il en prend le chemin. Adieu, monsieur le chevalier; c’est au milieu de douze ou quinze vases, ou pots de fleurs, que je vous assure de la sincérité, etc...[551]»

Le duc est plus posé, plus compassé, plus solennel. Il n’a pas encore dépouillé complètement le vieil homme, nous voulons dire le ministre. Reparlant de son différend avec M. de Fitz-James, il informe Balleroy que le duc a reconnu «l’absurdité des prétentions de son fils et l’indécence des procédés de son homme d’affaires»; et le conflit s’est terminé par un échange de «mots d’honnêtetés[552]».

Mais l’heure du départ a sonné pour les deux voyageurs; et la duchesse l’annonce, le 20 avril, au chevalier qui est de passage à Paris. Elle le prie, en conséquence, d’aller faire un tour à l’hôtel de la rue de l’Université et de l’informer si la maison est en état de la recevoir.