Ce qui n’empêche pas la bonne duchesse de gloser tout à son aise sur les nouvelles qui lui parviennent et dont Balleroy est assurément avisé: telles la mort de Mᵐᵉ de Gisors et de M. de la Vallière: «la première mérite les regrets de ceux qui l’ont connue; car, quoique dévote et sévère, elle était on ne peut pas plus vraie: je n’ai jamais, dans aucun temps, ni circonstance, eu qu’à me louer d’elle. Quant au deuxième, il sera oublié aisément, à moins que l’on ne regrette un tripot de jeu de plus dans Paris[533]».

En ce moment, une grave question préoccupait chez Mᵐᵉ d’Aiguillon, et la mère, et la grande dame: les débuts de son fils. Armand, comte d’Agénois, était entré dans sa vingtième année: si le père ne le trouvait pas suffisamment dégourdi, la mère signalait en lui une âme d’artiste. Mais, jadis, l’éducation d’un jeune gentilhomme exigeait des connaissances un peu plus étendues; et l’avenir d’un futur d’Aiguillon ne pouvait se borner à l’horizon trop restreint des collines de l’Agénois. Quatre années auparavant, au plus fort de la disgrâce, l’intermédiaire inconnu, de qui nous avons cité la longue et curieuse lettre, y mettait ce post-scriptum: «J’avais oublié de vous dire que M. de Maurepas m’avait beaucoup parlé de M. d’Agénois: il me dit que votre intention était de rester à Aiguillon; mais sans doute vous ne garderiez pas toujours cet enfant auprès de vous». L’invite était évidente. Nous ne voyons pas que les parents l’aient relevée.[534]

Mais, dès le commencement de l’année 1780, le duc avait obtenu pour son fils la survivance des chevau-légers[535]. Et, probablement, Maurepas, qui avait gardé dans sa mémoire les promesses de la reine à l’adresse du jeune d’Agénois, dut insister auprès de son neveu et de sa nièce pour que leur fils fût présenté à la Cour[536]. C’eût été folie que de bouder encore pour le compte et au détriment de M. d’Agénois. La grand’tante dut évidemment le recevoir à Pontchartrain, l’interroger et commencer son éducation de courtisan. Peut-être revivrait-elle un jour dans la personne de ce dernier descendant mâle des La Vrillière et des Plélo. Et sans doute le débutant répondit aux espérances de Mᵐᵉ de Maurepas, car sa mère le laisse entendre à Balleroy, mais sur un ton aigre-doux, qui reflète l’arrière-pensée, amère et revêche, du politicien évincé: «On lui (à son fils) a su gré de n’être pas de la plus grande maussaderie... On s’imaginait qu’un homme de son âge qui, depuis cinq ans, était dans le fond d’une province, devait être une espèce de petit sauvage... Et ma tante m’a mandé sérieusement que ce qui l’avait le plus surpris, c’est qu’il était très bien élevé. Elle avait oublié sûrement qu’il l’avait été par son père, qui a bien autant qu’un autre ce qu’il faut pour cela[537]».

De son côté le duc avait répondu aux félicitations de Balleroy pour la survivance, par des compliments qui visaient le nouveau grade acquis par le chevalier: cette distinction autorisait le bénéficiaire à postuler un gouvernement ou tout au moins une «grâce pécuniaire». Mais d’Aiguillon eût regretté de le voir partir pour «les guerres d’outre-mer». Décidément, il n’était pas «Américain», ainsi qu’on appelait alors les amis des «insurgents»[538]. Vers la fin de l’année, il reparlait à Balleroy de son différend, qui n’était pas encore terminé, avec le duc de Fitz-James, et témoignait son mécontentement de «la plate et indécente contestation» qui lui était opposée. Ce n’était pas pour réclamer l’intervention du chevalier (il ne demandait peut-être pas autre chose) mais pour que son porte-parole fût édifié sur la conduite de Fitz-James[539].

Afin de n’en pas perdre l’habitude, la duchesse continue à entretenir son correspondant de ces menus détails, petites anecdotes et grands embellissements, qui furent de tout temps l’accompagnement obligé de la vie de château.

A quelques «chiffonnages près», M. d’Aiguillon va bien; quant à elle, «on dira bientôt, comme la princesse de Talmont, qu’elle a une santé ignoble[540]». Plus tard, le duc se trouvera pris d’une «forte fonte de cerveau». Aussi a-t-il «une grande et grosse perruque à trois marteaux qui lui fait la tête la plus ridicule. Comme elle est pareille à celle de M. de la Vrillière, je prétends que c’est un effet de sa succession qu’il s’est approprié. Comme il en est presque quitte, il nous flatte de reprendre bientôt ses cheveux à l’ordinaire».

Innocente plaisanterie digne d’inspirer un livret d’opéra-bouffe dans le genre de ceux qu’élaborait le jeune M. d’Agénois!

Entre temps, Mᵐᵉ d’Aiguillon pensait au plaisir favori du chevalier: «Quand vous viendrez, je vous ménage une chasse fort agréable, c’est la chasse aux pintades; j’en ai 80 lâchées et nées dans les îles, qui, l’année prochaine, peupleront même beaucoup et se reproduiront partout. On les chasse comme des perdrix; et elles deviennent sauvages très aisément. Ces 80 là sont les produits de 8 paires... C’est fort joli à voir; elles vont par petites troupes de 8 à 10...»

Les travaux d’agrandissement et d’amélioration se poursuivaient, à peine interrompus par la pluie: des constructions nouvelles s’élevaient: «on commence les communs, on achève la Comédie[541]».

La Comédie! c’était la grande affaire. La duchesse avait trouvé pour son mari la distraction par excellence: