—Va, le Saint-Esprit fera le reste.
Mᵐᵉ d’Aiguillon ne semble pas très édifiée de cet appétit sénile: «Le mariage de M. de Richelieu m’a surpris, comme vous pouvez bien le croire; je suis fort aise qu’il ait bien pris dans le monde; je vous avoue que je craignais le contraire; je fais des vœux pour que le parti violent qu’il prend serve à faire le bonheur de ses dernières années[522]».
Le duc, lui, plaint Fronsac «qui paiera chèrement le plaisir de son père de jouir pendant quelques années d’une compagne aimable et de vivre en meilleure compagnie[523]».
Le malin vieillard avait cru faire pièce à son misérable fils; mais celui-ci se vengea odieusement, le Saint-Esprit ayant opéré contre toute attente; il soudoya une femme de chambre de la maréchale qui lui fit absorber, sans qu’elle s’en doutât, une boisson abortive[524].
Richelieu ne connaissait plus d’obstacles: à l’exemple des jeunes maris, très fiers de montrer partout leur femme, il voulut promener la sienne dans son gouvernement; et la duchesse blâme cette nouvelle crânerie: «Je pense sur le voyage de M. de Richelieu tout comme Madame la maréchale; et je crois qu’un aussi grand voyage entrepris à son âge et pour un sujet tel que celui d’une nouvelle salle[525] peut paraître étrange. Je crois aussi que, vu les circonstances, il éprouvera à Bordeaux des désagréments de la part du Parlement et nommément du premier président avec lequel il est brouillé... Si quelqu’un peut le faire changer d’avis, ce ne peut être que Madame la maréchale qui a du crédit sur son esprit et qui le voit journellement».
La duchesse est trop loin pour lui adresser des observations qui aient quelques chances de succès. D’ailleurs il est fermement résolu à entreprendre son voyage puisqu’il vient d’informer M. d’Aiguillon de son itinéraire: il passera par Lyon où «il a demandé un logement à Flesselles», prendra le chemin du Languedoc pour s’arrêter à Aiguillon et, de là, se rendre à Bordeaux[526].
Cependant la duchesse s’est fait un cas de conscience d’écrire à son cousin: «... Je n’espère pas qu’il se rende à mes représentations, puisqu’il a résisté à celles de sa femme, qui a plus d’empire que moi sur son esprit». Mais, s’il y persiste, «il ne prendra pas sa route par le Languedoc... parce que nous irons le joindre à Fronsac, pour lui éviter la peine de venir ici...[527]»
Autrement, le maréchal eût trouvé au château d’Aiguillon nombreuse et brillante compagnie: les invités que nous connaissons déjà, puis le comte de Chabrillan «gras comme un moine et frais comme une rose», et l’évêque de Bayeux «bon et honnête homme» depuis longtemps attendu[528].
Car cette année aurait pu s’appeler l’année des évêques: les châtelains en reçurent plusieurs. Le duc avait su conserver la dilection du clergé qui l’avait toujours considéré, et pour ses attaches avec le Dauphin, père de Louis XVI, et pour les outrages dont l’abreuvaient toujours parlementaires et philosophes, comme un des plus solides défenseurs de l’Église.
C’étaient encore, parmi les prélats si bien accueillis à la petite Cour de l’ancien ministre: l’évêque de Vendôme qui aura, l’an prochain, la visite des amphytrions quand ils iront en Touraine[529]; l’évêque de Condom, «tout triomphant d’avoir gagné son procès», qui les attend à sa maison de campagne[530]; Monsieur de Verdun «qui mange et boit comme de coutume[531]» et qui doit être, avec Mᵐᵉ d’Aiguillon marraine, le «parrain» pour le mariage de la fille d’un métayer: «Vous voyez Monsieur le chevalier, que ni les changements de ministres, ni les nouvelles publiques ne nous dérangent de nos occupations champêtres[532]».