Il est certain qu’en 1779 un grand effort fut tenté pour enlever haut la main le rappel du duc d’Aiguillon à la Cour. La Correspondance de Mercy-Argenteau le dit assez; et nous en trouvons encore la preuve dans les Mémoires du ministère d’Aiguillon, qu’il faut évidemment consulter avec prudence, mais dont les assertions sont souvent corroborées par des documents officiels.
Un moment, le duc crut si fermement au succès qu’il envoya un courrier à son intendant pour lui réclamer dans le plus bref délai les fourrures de la duchesse et pour lui faire commander une provision de vin[516]. C’était toujours Maurepas qui dirigeait la manœuvre; mais les Mémoires ne parlent pas de sa femme; ils prétendent que l’unique Eminence grise du ministre est un conseiller de Grand’chambre, M. d’Amécourt, ami de Mᵐᵉ de Forcalquier, «la seule des nombreuses maîtresses de d’Aiguillon à qui il ait accordé quelque confiance[517]».
Or, le retour de l’exilé était machiné comme un scénario de comédie: dialogue entre le roi, la reine et Maurepas; monologue de Louis XVI; puis scène finale consacrant l’abandon par Marie-Antoinette de ses préventions.
C’est bien imaginé comme fantaisie; mais, le plan d’un nouveau ministère pour 1780, consécutif à cette intrigue de théâtre et tel que l’exposent les Mémoires, se rapproche beaucoup plus de la vraisemblance. On dirait une réplique de la prétendue conversation qui s’était engagée entre Maurepas et son neveu, quand celui-ci avait dû quitter Paris après la revue du Trou-d’Enfer.
Aux termes de cette combinaison[518], d’Aiguillon était rappelé au Conseil. Le neveu devenait alors le coadjuteur de l’oncle et «ferait tout», pendant que M. de Maurepas irait donner à manger à ses carpes. M. d’Aiguillon démontrerait au roi la nécessité d’étayer «la machine qui croule»; et le prince lui répondrait: Vous n’en aurez que plus de gloire; M. de Maurepas a fait ce qu’il a pu.
L’auteur du plan, après avoir jonglé avec toutes ces chimères, serre de plus près son argumentation. Il est hors de doute, dit-il, qu’avec les emprunts et le gaspillage dont souffre l’État, «le royaume va à sa ruine». Pourquoi la reine veut-elle écarter l’homme qui ferait succéder l’ordre à cette anarchie? Nul ne connaît mieux l’administration. Et quel autre ministre pourrait-on lui préférer? Le cardinal de Bernis? Il préfère rester à Rome. Choiseul? Il inspire au roi une antipathie dont ce prince ne reviendra jamais. Marie-Antoinette, au lieu de s’occuper d’affaires, serait chargée du «département des beaux-arts et des bonnes œuvres»... Que la reine fasse terminer le Louvre; qu’on y trouve un Muséum préférable à ceux d’Italie. Les tableaux sont «cubiquement empilés» dans le dépôt de Versailles; et les marines de Vernet deviennent la proie des rats dans les combles du Luxembourg[519].
Or, Marie-Antoinette, que sa mère tenait toujours en haleine par l’intermédiaire de Mercy-Argenteau, n’était pas femme à se désintéresser de la marche des affaires. Et ses entours ne l’eussent pas permis. Elle avait signifié catégoriquement à Maurepas qu’elle ne voudrait voir de sa vie M. d’Aiguillon. Il était donc impossible de lui imposer la présence du «coadjuteur», ce personnage providentiel qui allait «tout remettre en état».
Celui-ci dut être avisé confidentiellement de l’échec d’une manœuvre qu’il était censé ignorer. En tout cas, pour ne pas démentir l’apparente fermeté de son attitude, et surtout pour obéir à un sentiment de bouderie difficilement avouable, d’Aiguillon s’obstina à passer encore près de trois années loin de Paris, dans un séjour que d’ailleurs l’ingéniosité de sa femme rendait chaque jour plus vivant, plus animé, plus délectable.
«... Nos santés, écrit la duchesse, vont assez joliment dans ce moment; et nous ne sommes occupés que de bals, de comédies. Hier, il y a eu bal; aujourd’hui on joue la Métromanie, suivie de la Servante justifiée[520] et d’un ballet-bouffon de la composition de mon fils, demain bal et après souper[521].»
Un événement mondain, s’il en fut, vint apporter un nouvel aliment, mais... des plus légers, à la conversation des hôtes du château: le mariage du maréchal de Richelieu (c’était le troisième) avec une jeune veuve, Mᵐᵉ de Roothe: le vieux galantin avait quatre-vingt-deux ans; mais il avait toujours de la vaillance. La légende veut qu’étant rentré à son hôtel après la bénédiction nuptiale, pour changer de vêtements, il ait jeté son cordon bleu sur le lit de grand apparat et dit à son valet de chambre: