Un homme de loi, M. Bernet, à qui les d’Aiguillon avaient confié le soin de leurs affaires, s’entendit sans doute avec un de leurs fidèles, nommé Rousseau, pour les démarches que nécessitait l’observation de cette loi, car il en recevait la lettre suivante:
«J’ai été au comité de législation; on m’a dit que les personnes hors de France doivent, d’après la loi, y rentrer. Il n’y a pas un moment à perdre pour faire revenir Mᵐᵉ d’Aiguillon. Le moyen le plus expéditif est celui qu’il faut employer de préférence[600].»
Bien ou mal conseillée (car le point est encore discutable, tant d’émigrés de la première heure ayant payé de leur tête leur rentrée en France!) Mᵐᵉ d’Aiguillon revint donc à Paris.
La même obscurité règne toujours sur sa vie. Il était sage, d’ailleurs, en ces heures difficiles, de se faire oublier. Mais le passif de la succession d’Aiguillon était tellement énorme, qu’on avait dû vendre et liquider les biens pour éteindre les dettes. La duchesse avait des droits sur le domaine de l’Agenois[601]; car il fallut son consentement pour la vente des «effets restés à Aiguillon». Elle donne sa procuration, en conséquence, au «citoyen Gauthier», un ancien prêtre, qui demeurait 12 rue des Marmousets et qui s’était établi «homme de loi». Dans son pouvoir, la duchesse abandonnait tout, sauf «les tableaux, c’est-à-dire les portraits de famille».
Or, l’administration n’avait pas attendu pour mettre la main, et sur le château, et sur le mobilier qu’il contenait. Le tout avait été confisqué en 1792 comme bien d’émigré[602].
Comment vécut Mᵐᵉ d’Aiguillon? Où se trouvait-elle, quand mourut Mᵐᵉ de Maurepas, en 1793? Put-elle lui fermer les yeux? Autant de problèmes dont nous avons vainement cherché la solution.
Ce qui est certain, c’est qu’en dépit de tous les sacrifices qu’elle avait consentis, depuis son retour d’émigration et dans le cours d’une vie restée silencieuse, elle ne sut désarmer la méfiance des sociétés révolutionnaires qui encombraient de leurs dénonciations les comités de Sûreté Générale et de Salut Public.
Victime de l’esprit de délation qui était à l’ordre du jour, Mᵐᵉ d’Aiguillon fut arrêtée et enfermée aux Filles anglaises[603]. Le 9 thermidor la sauva[604]. Elle se résolut alors à quitter définitivement Paris pour aller s’enfermer à Ruel avec les misérables débris que lui avaient laissés tant de ventes après tant de confiscations. Elle se remit à cette vie de fermière qu’elle menait si allègrement au temps des splendeurs d’Aiguillon. L’ancienne propriété du cardinal, déjà très morcelée et dépouillée de tous ses ornements, abrita les derniers jours de cette grande dame qui avait vu les premières maisons de France s’écraser dans ses salons trop étroits pour recevoir tant de servile ingratitude et de basse méchanceté.
La duchesse d’Aiguillon fit valoir elle-même l’exploitation qu’elle créa dans ce domaine abandonné. Elle le mit en culture maraîchère. Les pelouses d’antan furent divisées en carrés de légumes; et là où s’étaient promenés, en devisant de galanterie ou de politique et même des deux, tant d’élégants cavaliers et de belles dames, poussèrent des navets, des carottes, des choux que Mᵐᵉ d’Aiguillon allait vendre elle-même sur les marchés de Paris. Elle installa, en outre, une laiterie qui, assurément, n’avait rien de commun avec les étables pomponnées et enrubannées de Marie-Antoinette à Trianon-Idylle.
La lettre suivante qu’elle dut écrire à son homme d’affaires, dès qu’elle entreprit de gérer elle-même sa propriété, atteste une fois de plus cet esprit de décision, ce sentiment de la vie pratique et cette intelligence alerte dont elle ne cessa de faire preuve en tout temps: