Beaumarchais accepta la mission délicate qui lui était proposée et se rendit à Londres, en mars 1774, sous le nom de Ronac, anagramme de Caron.
Morande ne demandait qu’à se laisser corrompre. Dans les lettres qu’il avait adressées au duc d’Aiguillon et à M. de Sartine, l’auteur des Mémoires secrets d’une fille publique avait lui-même fait son prix. D’après ce que raconte Dutens dans les Mémoires d’un voyageur qui se repose, il fut convenu, entre l’envoyé de Louis XV et le libelliste, que ce dernier supprimerait toute l’édition, moyennant une somme de 32.000 livres et une pension de 4.000, dont la moitié serait reversible sur la tête de sa femme.
M. de Loménie dit, nous ne savons sur la foi de quels témoignages, que Morande ne toucha qu’un capital de 20.000 francs comptant; mais la Police dévoilée (de Manuel) et le Diable dans un bénitier (de Lafite de Pellepore) donnent le même chiffre que Dutens qui tenait ces renseignements de Beaumarchais en personne.
Quant à la pension de 4.000 livres, d’autres disent 4.800, c’était un contrat de rente bien authentique.
Tous les exemplaires de la biographie de Mᵐᵉ Du Barry furent brûlés dans un foyer à briques aux environs de Londres. On n’épargna qu’un seul exemplaire. Les feuillets furent coupés en deux moitiés: Beaumarchais garda l’une et Morande l’autre. Si l’ouvrage reparaissait, le contrat serait frappé de nullité...
... Le duc d’Aiguillon aurait bien voulu savoir quelles personnes de la cour renseignaient Morande avec une perfidie et une exactitude si dangereuses pour le repos du roi. Mais le pamphlétaire ne livra pas des secrets qui faisaient sa force, et Beaumarchais affirme, dans un mémoire adressé à Louis XVI, qu’il refusa, de son côté, de «jouer le rôle infâme de délateur».
APPENDICE III
NOUVELLISTES A LA MAIN EN 1774
Le duc d’Aiguillon fut-il réellement, sinon l’inspirateur, du moins le commanditaire de cette fabrique d’ignobles opuscules qui couvrirent de fiel et de boue Marie-Antoinette? Cette œuvre de scandale et de calomnie n’entra en activité, dans ce qui concerne, et la reine de France, et la femme du roi, qu’à l’avènement de Louis XVI. Or, nos recherches personnelles[622] nous ont fait découvrir un acte d’association, dans cette même année, pour la composition et l’exploitation des Nouvelles à la main, entre un gazetier famélique et le chevalier d’Abrieu, secrétaire intime de M. d’Aiguillon. Le traité suivit-il son cours entre les deux parties contractantes? Nous n’avons trouvé aucune pièce qui autorise à l’affirmer.
Mais, dans un autre carton des archives de la Bastille[623], nous avons rencontré, parmi les papiers d’un gazetier de la même époque, des pièces intéressantes qui établissent une sorte de connexion entre l’abandon de son industrie par le nouvelliste et la démission du ministre de Louis XV. Signalons tout d’abord le registre d’abonnement de ce journaliste à la main[624], registre où nous relevons, entre autres noms, ceux de «M. le duc de Choiseul en son château à Chanteloup, par Amboise» et de «Monseigneur le comte d’Artois» par l’intermédiaire de son premier valet de chambre, avec cette mention: «Il faut mettre un point à l’A». Nous retrouvons sur l’un des feuillets l’adresse du cardinal de Bernis à Rome et celle du «chevalier de Balleroy, brigadier des armées du roi à Bayeux», mais tous deux ont cessé leur abonnement depuis le 14 janvier 1774.
Le document le plus curieux du dossier Surgeon est encore cette note qu’adresse, le 25 juillet 1774, au lieutenant général de police, l’inspecteur Goupil.[625]