«Quand j’étais autrefois grand amateur, j’aimais beaucoup à copier de la musique[627], c’était alors un amusement pour moi; ce serait, à présent, mon bon ami, une précieuse ressource. La grâce que je vous demande c’est de vouloir bien me faire copier de la musique pour vos théâtres au prix que vous donneriez à un copiste ordinaire qui vous serait totalement étranger. Je suis maintenant fait aux privations, j’ai peu de besoins. Jadis logé dans des palais, je me contente aujourd’hui d’une seule chambre à coucher au second étage, et si vous m’accordez ce que j’attends de votre amitié, vous me procurerez la satisfaction après laquelle je soupire de ne devoir ma subsistance qu’au travail de mes mains.»
«Je fus ému jusqu’aux larmes en voyant l’extrémité où se trouvait réduit un homme né dans la plus haute classe de la société et qui avait joui d’une aussi grande fortune. Je lui promis de lui procurer toute la musique qu’il pourrait copier; il parut au comble de ses vœux. Le lendemain, je lui donnai de l’ouvrage.
«Depuis ce moment, il se levait avec le jour et travaillait jusqu’au soir pour remplir sa tâche; ensuite il s’habillait proprement et se rendait au parterre de l’Opéra. Là, il pouvait encore se croire le duc d’Aiguillon, et personne n’eût deviné qu’il avait passé la journée à copier de la musique pour un schelling la feuille.
«Dans cet état de gêne, il doit paraître étrange que son humeur ne se soit jamais altérée et qu’il ait toujours conservé sa gaîté. Il n’est pas douteux que sur dix Anglais placés dans les mêmes circonstances, neuf au moins ne se fussent ôté la vie. Cependant la tranquillité passagère que ce malheureux duc goûtait alors ne fut pas de longue durée. Un ordre émané de l’alien office, aussi cruel qu’il était inattendu, ne lui donna qu’un délai de deux jours pour quitter l’Angleterre. Il partit pour Hambourg où il mourut bientôt après.»
APPENDICE V
THOLIN
Documents sur le mobilier du château d’Aiguillon confisqué en 1792, Agen 1882 (Biblioth. nat. Impr. LK7 24985.)
Résumé de ce précieux opuscule:
L’histoire du château d’Aiguillon et de ses hôtes tient une telle place dans notre livre, la destruction de l’immeuble fut si rapide et la dispersion de son mobilier si radicale, que nous avons cru devoir résumer en quelques pages la brochure de M. Tholin, qui les fait revivre par sa documentation précise et sincère, à l’exemple de ces pièces d’archives, inventaires et procès-verbaux, dont les descriptions exactes et détaillées permettent de reconstituer... sur le papier, les appartements, et l’aspect général des intérieurs d’autrefois.
Ce fut le 18 septembre 1792 que la Commission du département de Lot-et-Garonne apposa les scellés sur toutes les portes du château d’Aiguillon, propriété de «Vignerot émigré».[628] Huit mois après, le Conseil de Lot-et-Garonne s’inspirait du décret de l’Assemblée nationale (14 novembre 1789) concernant la conservation des livres et objets