Il en résulta que d’Aiguillon dut jouer ce que notre modernisme appelle «le guillotiné par persuasion». Certes, il ne demandait qu’à secouer la poussière de ses sandales sur cette Bretagne qui lui avait si souvent échauffé la bile. Que de fois il avait prié qu’on acceptât sa démission! Mais, alors, il se retirait avec les honneurs de la guerre. C’était lui qui se refusait à «brider» plus longtemps les Bretons, tandis qu’aujourd’hui l’opinion semblait imposer au gouvernement le rappel d’un fonctionnaire exécré. Et avant de se résigner à l’acte décisif qui, au dire de la coterie des bastionnaires, devait amener la pacification de la Bretagne, par quelles tergiversations passait un homme confondant trop volontiers la circonspection et le calme avec la lenteur et l’irrésolution! Il écrivait, de Paris, le 22 juin, au chevalier de Balleroy qui s’en allait rejoindre «son général» à Rennes[105]:

«... Le dernier système du contrôleur général, dont, heureusement, il change souvent, est qu’il faut que je retourne au plus tôt en Bretagne, parce que personne ne peut faire les affaires du roi, si je la quitte, et que, d’ailleurs dans tout ce qui s’est passé, il n’y a rien eu de personnel contre moi, que, par conséquent, ce n’est pas le cas où il faut mettre sur la scène un acteur nouveau; c’est en ma présence qu’il tient ce propos aux autres ministres... Il avait dit tout le contraire un mois auparavant... A cela je répétai mon refrain ordinaire: je désire ardemment sortir de Bretagne; je n’y crois plus ma présence utile aux affaires du roi; mais s’il le veut absolument, j’obéirai, après qu’il aura écouté mes représentations tant sur le fond que sur la forme.»

Et il terminait par cet autre «refrain» qu’on retrouve sans cesse sur les lèvres ou sous la plume du politicien soucieux de paraître détaché de toute préoccupation ou calcul ambitieux:

«Je continue mon train de vie ordinaire; je passe quatre jours de la semaine à Versailles et trois à Paris. Je dors et digère bien et je ne m’ennuie pas.»

A six semaines de là, le ton change. D’Aiguillon a fait le cruel sacrifice et il s’en explique, non sans mélancolie, mais avec une confiance en soi, qui semble le comble de l’illusion, sinon de la duplicité[106].

«C’est sur l’avis du contrôleur général, écrit-il encore à Balleroy, que le roi s’est décidé à me permettre de me retirer et je suis bien convaincu qu’il ne s’y est déterminé, que parce qu’il a prévu que je serais encore une fois trahi et abandonné par un ministre qui veut absolument qu’on croie que c’est l’animosité qu’on a personnellement contre moi en Bretagne, et non sa mauvaise administration, qui est cause du désordre dans lequel est cette province... Je ne regrette pas le gouvernement de Bretagne, mais d’y laisser des gens sages et de bons serviteurs qui seront exposés à la méchanceté et à la violence des brouillons..... On prétend que M. de la Chalotais donnera sa démission aussitôt que j’aurai donné la mienne.»

Entre temps, la duchesse, malgré toute sa vigilance, avait été absorbée par d’autres soins et par d’autres devoirs, qu’elle n’eût pu décliner sans être taxée d’indifférence et même d’ingratitude.

La reine Marie Lesczinska se mourait. La maladie n’avait pas été seule à miner ses jours. Délaissée, en raison peut-être des exigences d’une dévotion trop austère, pour des rivales souvent indignes, qui ne se comptaient plus et qu’il fallait cependant accueillir, ne fût-ce que d’un signe de tête, la reine s’était peu à peu consumée en un désespoir profond, muet, dissimulé sous un sourire de Cour, mais rongeant, comme un cancer, les sources vives de l’existence.

Une lettre de La Noue met en opposition, dans une phrase qui fait portrait, la physionomie officielle des deux époux: «Le roi est plus beau et plus frais que jamais...» mais «sa femme est dans un état affreux[107]...» Aussi Mᵐᵉ d’Aiguillon ne l’avait-elle plus quittée: il avait fallu, pour qu’elle revînt passer quelques jours à Paris, qu’elle y fût rappelée par une maladie assez sérieuse de son fils et de l’une de ses filles: encore, aussitôt leur rétablissement, avait-elle repris le chemin de Versailles.

La lente et douloureuse agonie de Marie Lesczinska dura plus de six mois: «L’état de la reine, écrit la duchesse, est toujours le même, c’est-à-dire que cette malheureuse princesse ne peut ni vivre, ni mourir; elle a, de plus, depuis quelques jours, une fièvre d’une violence extrême qui lui cause du délire tous les matins... Ne prenant presque plus de nourriture, il y a aujourd’hui cinq semaines que cet état violent dure; cela fait horreur à penser, même aux gens les plus indifférents. Jugez de l’effet que cela fait sur moi qui aime la reine, non parce qu’elle est reine, mais parce qu’elle est aimable et vertueuse, et que, dès ma plus tendre enfance, elle m’a toujours comblée de bontés, j’ose même dire d’amitié[108]