Mais le départ de Mᵐᵉ d’Aiguillon avait été précédé de notables événements qu’il importe de rappeler.

Des Etats extraordinaires—intermédiaires ainsi qu’on les nommait encore—s’étaient ouverts à Saint-Brieuc, au commencement de 1768, présidés par l’évêque du diocèse, Girac[97], un des rares prélats qui fussent hostiles à d’Aiguillon, par le duc de Duras, et par un magistrat, Ogier, qui était le premier commissaire, «en réalité le porte-parole» du gouverneur[98].

Un bon billet qu’avait là le duc d’Aiguillon!

La «réalité», c’était l’entente tacite des deux représentants de la noblesse et du clergé «pour ramener la réconciliation de l’opposition bretonne avec le ministère, réconciliation dont le gouverneur devait faire les frais[99]».

Celui-ci n’avait été, même à Versailles, que le héros d’un jour. Les amis des «bastionnaires» recommençaient la campagne: «Le duc de Rohan, écrit La Noue à Fontette, le 10 février, a refusé le salut à M. d’Aiguillon, et sa femme à notre duchesse, sans qu’ils sachent l’un et l’autre d’où provient cette bouderie[100]».

A Saint-Brieuc, les opérations se poursuivaient activement. «Les Etats prennent une délibération, pour rembarquer les généraux de Broc, Balleroy, Barrin, La Noue, qui mangent la province et que M. d’Aiguillon y avait entrés contre l’usage; et il faut espérer qu’ils en viendront à bout, et que, peu à peu, on chassera en détail ces Mandrins[101]...»

On comprend si cette exécution dut toucher «notre duchesse».

M. de Calan, qui n’est certes pas un apologiste du gouverneur, est bien obligé cependant de reconnaître et de signaler les petites vilenies mises en œuvre pour forcer la main au roi et lui faire remplacer un ministre «désagréable au parti dominateur», par un homme qui sera «l’instrument de ce même parti». Cet impôt, qui semblait écrasant quand il était réclamé par d’Aiguillon, est voté avec enthousiasme sur la proposition de M. de Duras. Les pamphlets gémissent sur la misère du peuple; et «à Saint-Brieuc c’est un bal perpétuel».

Bientôt il semble qu’un mot d’ordre soit donné, exprimé à peu près partout dans les mêmes termes, «que la tranquillité ne peut se rétablir en Bretagne que par la retraite de d’Aiguillon[102]»... Maupeou doit le démontrer, s’il veut obtenir la place de chancelier. Et Mᵐᵉ Du Deffand écrit, le 10 mai, à l’abbé Barthélemy: «Je fus lundi à souper, à Ruel, chez Mᵐᵉ d’Aiguillon (la mère, sa grande amie) avec le chevalier de Listenoy et l’évêque de Saint-Brieuc. Celui-ci me raconta toute la Bretagne... Un honnête homme, sur son récit, en doit conclure que jamais l’ordre ne sera rétabli dans cette province, tant que le duc d’Aiguillon y commandera. Si j’étais le maître, je n’hésiterais pas un moment à envoyer M. de Penthièvre tenir les prochains Etats jusqu’à ce que la paix y fût complètement rétablie[103]

Et ce n’était pas seulement l’entente commune d’une opposition marchant avec une exacte discipline qui avait entraîné ainsi l’opinion; c’était encore la presse, par ses journaux-pamphlets et par ses libelles, échos des philosophes, des jansénistes et des parlementaires, qui mettaient habilement en scène le martyre de la Chalotais, pour expliquer le soulèvement de la Bretagne tout entière contre son tyran. Celui-ci avait assurément des amis qualifiés pour répondre, amis qui s’acquittaient avec conviction de cette tâche, mais par intermittences et non sans hésitations. Car d’Aiguillon les désavouait en quelque sorte. Il méprisait les traits, pour la plupart anonymes, de l’ennemi. Il se croyait suffisamment protégé par le respect dû au représentant de l’autorité royale; et le gouvernement n’admettait pas de polémique même à son profit, et surtout une polémique soutenue par ses agents. «Les gens en place, comme le dit fort bien M. Carré, devaient se taire par respect pour le maître[104]