Et, convaincu, d’autre part, que cette nouvelle exigence du pouvoir central le rendrait, lui d’Aiguillon, encore plus odieux aux Bretons, il eut hâte de les quitter. Mais, comme toujours, Saint-Florentin s’opposait au départ de son neveu. La duchesse douairière quitta immédiatement Rennes pour Versailles, et, le 2 juin, elle obtenait haut la main le rappel de son fils[95].
D’Aiguillon, malgré qu’il eût, par intervalles, en raison de son tempérament bilieux, de terribles colères contre cette noblesse qui le vilipendait, d’Aiguillon s’appliquait encore à la ménager. Sans tenir compte des objurgations de ses amis qui lui reprochaient de s’obstiner à «vouloir être bon», il usait à peine des pouvoirs discrétionnaires qu’il tenait du gouvernement, même contre les «bastionnaires»—on appelait ainsi les chefs du bloc formé par l’opposition de l’aristocratie.
D’Aiguillon avait pour lui, aux Etats, le Tiers et une notable partie du clergé: il aurait même eu la grande majorité de la noblesse, sans une poignée de cabaleurs qui menaçaient leurs collègues hésitants de vengeances terribles, le jour où les démissionnaires remonteraient sur leurs sièges du Parlement: car ils savaient bien qu’il n’y avait pas de coalition possible entre les Etats et le bailliage d’Aiguillon.
En tout cas, quoique le ministère appelât «irrésolution et timidité» ce que le commandant de Bretagne nommait «circonspection et fermeté», d’Aiguillon trouva, quand il revint à Versailles, tout un cortège d’admirateurs. D’ardentes imaginations, éprises de couleur locale, le représentèrent, sur ce littoral semé de récifs, «rocher au milieu des vagues». Et le jour où il parut devant le roi pour lui faire sa cour:
—Vous vous êtes conduit comme un ange, lui dit Louis XV.
VI
Les Etats «intermédiaires».—Chasse aux «Mandrins».—La coterie des «Bastionnaires» et la pacification de la Bretagne.—Les variations du contrôleur général, d’après d’Aiguillon.—Démission.—Cérémonial des obsèques d’une reine.—Un cocher en couches.—Le duc de Penthièvre jugé par Mᵐᵉ d’Aiguillon.—La duchesse est ravie de voir son mari «hors d’une indigne galère».—Ce qu’en pense d’Aiguillon.
C’est dans le courant de l’année 1768 que s’engage réellement la double correspondance de la duchesse d’Aiguillon et de son mari avec le chevalier de Balleroy, l’une plus rare et roulant de préférence sur les choses de la politique, celle de la duchesse autrement variée, souvent à bâtons rompus, mais vive et piquante, volontiers pittoresque, demandant et acceptant sans arrière-pensée les mêmes services que peut lui rendre le complaisant célibataire, et s’employant pour lui, à la Cour, avec autant de désintéressement empressé et sincère, qu’il en apporte lui-même à témoigner de son loyalisme envers ses nobles patrons.
«Je n’ai pas besoin de vous dire, Monsieur le Chevalier, lui écrit-elle, combien votre situation m’occupe: vous n’en devez pas douter, connaissant ma façon de penser... Mais il est bien difficile de raisonner par lettre, comme on voudrait. Il y a des choses sur lesquelles, en se voyant, en quatre paroles, on s’explique très aisément, au lieu que, par lettre, il faut tant de phrases et de périphrases, encore souvent pour ne se pas entendre[96]...»
Aussi, comme elle est sur le point de partir pour Veretz, invite-t-elle Balleroy à l’y rejoindre; au moins pourront-ils y causer librement. L’appréhension du Cabinet noir—cette institution permanente—se laisse pressentir ici, comme dans toutes les correspondances du temps.