En sa qualité de premier commissaire, d’Aiguillon avait lu aux Etats, le 10 janvier 1767, une lettre qu’il disait avoir reçue du roi et qui défendait formellement «aux Bretons de s’occuper des affaires de son Parlement». Les Etats répondirent par un éclat de rire. Mais d’Aiguillon était pressé d’agir par le contrôleur général Laverdy qui avait besoin d’argent; et il ne cessait de répéter aux ministres ses perpétuelles variations sur le proverbe: Patience et longueur de temps, etc. Il les accompagnait de récriminations amères contre l’incohérence et les inconséquences du pouvoir central, qui avait si lestement soustrait le procès des Chalotistes à la juridiction du Parlement de Rennes, et contre la correspondance scandaleuse des princes du sang avec les factieux.

Le ministère le savait de reste; il en souffrait, mais n’aimait pas qu’on lui en rabattît les oreilles. Il eût voulu que d’Aiguillon montrât plus d’initiative et surtout moins de lenteur, d’autant que Louis XV, passant, suivant son habitude, par-dessus la tête de ses ministres, correspondait directement avec «les mutins»—c’était l’anarchie et le gâchis[90].

Et cependant le gouvernement ne pouvait nier que d’Aiguillon ne fût un agent consciencieux, préoccupé de faire prévaloir les droits de l’autorité royale. Laverdy n’écrivait-il pas, le 16 mars 1767, que «d’Aiguillon et Flesselles avaient tiré le meilleur parti d’une situation désespérée[91]».

Les Etats venaient seulement de voter les impôts et ne devaient se séparer que le 23 mai, au milieu d’une recrudescence d’injures, de calomnies et de libelles à l’adresse du gouverneur—campagne à laquelle se mêlait une ténébreuse histoire de poisons, imaginée par les Chalotistes et visant un partisan de d’Aiguillon, l’ex-jésuite Clémenceau.

C’est probablement à cette époque qu’il faut placer un billet écrit en 1767[92], mais sans date précise, par le duc au chevalier de Balleroy, billet où il parle, à mots couverts, de ses négociations, d’intrigues multiples, etc... D’Aiguillon est bien l’homme de son style, méfiant, timoré, indécis, mystérieux, sous l’aspect sombre et l’attitude hautaine que lui prêtent ses ennemis et qu’il croit être de la dignité.

La duchesse avait une allure bien différente. Elle était franche, crâne même et marchait droit au but.—Elle était venue à Paris pendant que son mari restait en Bretagne. Fontette l’eût désirée à Rennes. Mais «elle ne peut être partout. Elle est bien aussi utile à M. d’Aiguillon à Paris qu’ici, et par cela seul je suis consolé de l’y savoir[93]».

La Noue, d’ailleurs, ne tarde pas à rassurer son ami. Il dit même que l’«absence» ou la «présence» du principal intéressé à la Cour semble «indifférente», Mᵐᵉ d’Aiguillon ne quittant pas Versailles. «Favorite de la reine, elle est appelée chez sa maîtresse dans les moments les plus particuliers» et, là, le roi «peut causer avec Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui le guide sur toutes les affaires de l’Etat et particulièrement de la Bretagne».

Nous ne croyons pas que la duchesse ait jamais eu la prétention d’être l’Egérie d’un monarque qui n’était ni sûr dans ses relations, ni constant dans ses idées. Les ambitions de Mᵐᵉ d’Aiguillon se bornaient à défendre la réputation et l’honneur de son mari, comme elle employait son crédit (La Noue l’avait bien jugée) à servir les intérêts de ses amis. Et ce sera le duc, il fallait s’y attendre, qui en aura toute la gloire. N’écrit-elle pas de Versailles, en octobre 1767, au chevalier de Balleroy[94], que le concours de M. d’Aiguillon lui était tout acquis.

A cette époque, en effet, le gouverneur de Bretagne avait repris faveur à la Cour. Et l’on a vu que la duchesse n’y avait épargné ni son temps, ni sa peine.

Mais la tâche n’avait pas laissé que d’être difficile. La résistance de la noblesse aux demandes du roi, sa turbulence avaient provoqué un tel scandale que, peu de temps avant la clôture des Etats, le gouvernement avait invité son premier commissaire à lui établir un projet de règlement pour la tenue de ces mêmes Etats. D’Aiguillon obéit; mais, comme il avait toujours l’appréhension des responsabilités, il voulut renvoyer à une session ultérieure la lecture et l’application du règlement. Il fallut que le ministère insistât énergiquement, pour que le duc se décidât à lire son projet le 23 mai, c’est-à-dire le jour même de la clôture des Etats.