Mais alors que La Chalotais disparaissait en quelque sorte de la scène, cette noblesse bretonne, loin de désarmer, continuait la lutte avec plus d’acharnement que jamais.

Pendant que d’Aiguillon était en Touraine, tout entier au charme d’une villégiature que goûtait avec lui sa petite cour, on racontait à Paris qu’il était exilé à Veretz. Lui n’en savait pas un traître mot et ne s’en portait que mieux. Son médecin l’avait mis au lait d’ânesse[84]. D’Aiguillon, comme la plupart des ambitieux et surtout des ambitieux qui cachent leur jeu, était bilieux de tempérament; et la moitié de sa vie (la correspondance de la duchesse le dit assez), se passa en traitements de toute sorte chez lui, ou dans les stations d’eaux thermales, sans que son teint couleur citron en fût sensiblement modifié.

Mais cette quiétude devait bientôt finir. La convocation des Etats, où d’Aiguillon allait paraître en qualité de premier commissaire, était urgente: la tradition voulait que cette réunion fût biennale, en raison du vote des impôts. Et l’aristocratie bretonne, bien que peu satisfaite de l’issue du procès Chalotiste, avait conscience que son ennemi en revenait à Rennes singulièrement amoindri. Aussi lui ménageait-elle de nouvelles et désagréables surprises. D’Aiguillon s’y attendait d’ailleurs et s’y préparait peu philosophiquement, nous dit Belleval[85] admis dans son intimité. Le 9 octobre 1766, le jeune officier avait été prié à souper par la duchesse; et comme il n’était pas de service, il s’était rendu à l’invitation, d’autant que le duc, ainsi que la duchesse, lui avaient «toujours témoigné beaucoup de bonté». Ce soir-là, d’Aiguillon avait convié quelques amis. Il leur annonça qu’il avait pris congé du roi pour aller tenir les États de Bretagne. Il n’en était pas autrement charmé, et il l’avouait d’un ton si piteux que tout le monde se mit à rire.

—Et vous, le premier, dit-il, en marchant sur Belleval, vous, monsieur le rieur, «allez-y donc à ma place, si cela vous amuse ou si vous croyez que je plaisante: j’aimerais mieux brider des ours que des Bretons.

«Je lui répondis, continue Belleval, que je le croyais sur parole et qu’il s’entendait mieux que moi à faire le service du roi, attendu que je ne sais ni brider les ours, ni les Bretons.»

Avant de risquer toutes ces plaisanteries, on s’était assuré qu’il ne se trouvait aucun fils d’Armor dans l’assemblée. L’entrée de la marquise de Guesbriant mit fin à ce badinage, que la duchesse n’eût d’ailleurs pas toléré, en présence de cette dame, sa parente, qu’elle aimait beaucoup et qu’elle avait présentée au roi pour être dame d’honneur de la princesse de Lamballe.

La Noue, un fidèle, lui aussi, de M. d’Aiguillon, n’était guère plus optimiste que le principal intéressé. Il confie ses inquiétudes et même ses angoisses à Fontette[86], de passage à Rennes, où la duchesse le reverra avec plaisir, car elle le «maintient honnête et galant homme». La Noue ne tarit pas d’éloges sur Mᵐᵉ d’Aiguillon: «C’est une femme pleine de sens, de connaissance, bonne, vraie, droite, courageuse, capable d’amitié».

La situation du commandant de Bretagne était, en effet, assez difficile à Rennes, en cette année qu’on aurait pu appeler l’année des trois duchesses. Des questions d’étiquette venaient encore la compliquer[87]. Nous voyons sur le registre des délibérations des Etats qu’on avait nommé trois députations des membres des trois ordres pour aller «complimenter suivant l’usage» la douairière, la duchesse d’Aiguillon et la duchesse de la Trémoïlle—le mari de cette dame devant présider l’ordre de la noblesse aux Etats.

Or, le duc d’Aiguillon, avec sa morgue native, qu’exaspérait encore sa rancune, acquise, contre l’aristocratie bretonne, avait froissé le duc de la Trémoïlle, en ne faisant pas arrêter sa voiture pour recevoir ce personnage, alors qu’il était à la tête de la noblesse[88]. Faut-il attribuer à ce manque d’égards la mollesse que le ministère reprochait au nouveau président? Le rôle de la Trémoïlle ne laissait pas d’ailleurs que d’être difficile. L’opposition avait des prétentions inadmissibles et des exigences inacceptables. La Trémoïlle résistait de son mieux. Alors le tumulte se déchaînait dans la salle. C’était, au milieu de cris d’animaux, une obstruction perpétuelle. Le duc, qui n’avait pas l’habitude des tempêtes parlementaires, restait souvent muet. Etait-ce là «composer avec les brouillons et les mutins?» Ceux-ci, en tout cas, ne lui ménageaient guère les avanies. Aussi, MMᵐᵉˢ de la Trémoïlle—la mère et la fille, également duchesse—avaient-elles suspendu leurs réceptions; et il avait fallu que Mᵐᵉ d’Aiguillon reprît les siennes, quoique à peine remise d’une «forte migraine et d’une petite ébullition». Son salon n’en avait été que «plus honnêtement rempli[89]».

Entre temps, Fontette signalait à son ami un épisode de la guerre de pamphlets qui sévissait alors en Bretagne: c’était l’apparition d’un «écrit abominable et plat, en forme de dialogue des morts» où le cardinal de Richelieu et son arrière-petit-neveu d’Aiguillon étaient drapés de la belle façon: hélas! disait Fontette, on ne punit pas assez sévèrement les auteurs de libelles—comme si le camp ennemi eût été seul à se servir de telles armes.