Il n’en fallut pas tant pour présenter les La Chalotais comme des martyrs: ils subissaient la plus étroite captivité[77] et les plus perfides interrogatoires. On affirma même, très sérieusement, que, pendant une nuit, on avait dressé un échafaud pour les exécuter dans l’intérieur de la prison; on avait vu entrer les planches et les madriers: on avait entendu les coups de marteau qui les assemblaient. Et, naturellement, les condamnés étaient innocents. C’était d’Aiguillon qui avait fabriqué les lettres anonymes. L’indignation fut générale; et le Parlement de Paris lui-même en murmura.

«La seule affaire dont on parlât, dit le prince de Croÿ dans son Journal (1766), c’était la suite du procès criminel de MM. de La Chalotais où M. d’Aiguillon paraissait avoir le dessous.»

Or, toutes ces nouvelles n’étaient, en majeure partie, que des racontars, ou, si l’on préfère cette autre expression empruntée au même vocabulaire, un bluff politique imaginé pour impressionner les masses. Ce sinistre convoi de planches, entré nuitamment dans la tour, pour y être affecté à une destination plus sinistre encore, était le matériel d’une équipe d’ouvriers qu’appelaient des réparations urgentes. On avait imprimé que le ministre de la marine, Praslin, cousin de Choiseul, avait expédié en toute hâte un courrier pour empêcher l’exécution. Cette fable avait été imaginée, afin d’«en jeter l’odieux sur d’Aiguillon, qui n’avait pas plus influé dans l’affaire de M. de la Chalotais que le roi de Prusse[78]».

Choiseul, lui-même, à qui les pamphlétaires attribuaient également l’expédition mise au compte de Praslin, protestait contre une telle invention, dans une lettre qu’il adressait, le 27 mai 1770, au duc d’Aiguillon: «Rien n’est si faux, si criminel et si bête que l’assertion de l’envoi d’un courrier de ma part, pour empêcher une exécution quelconque, en Bretagne[79]».

Entre temps, la reconstitution du Parlement de Bretagne, qui s’opérait si péniblement, quoiqu’en dise l’enthousiaste Soulavie, n’en restait pas moins une source très vive de griefs toujours renaissants contre le gouverneur, que l’opinion rendait responsable de l’ordonnance royale. Lui, d’Aiguillon, qui voyait l’orage s’amonceler sur sa tête, reprenait son éternelle antienne: il demandait, une fois de plus, les 11 et 16 février, à quitter la Bretagne[80]. Vainement, il avait déconseillé une procédure qui pouvait mettre en péril le prestige du pouvoir central et la tranquillité de la province; le ministre, indécis, irrésolu, s’arrêtait aux mesures les plus violentes, pour désavouer presque aussitôt ses agents, en prêtant l’oreille aux intrigues de Cour. Pas plus qu’il n’avait adhéré à la politique de sage et ferme modération préconisée par d’Aiguillon, il n’eut égard à sa demande de rappel.

Le roi ne voulut pas en entendre parler: il fut convenu, cependant, que d’Aiguillon ne «tiendrait pas les Etats» à la fin de l’année. Déjà, le 26 février, Saint-Florentin lui avait écrit[81]: «Il n’y a que votre présence à Rennes qui puisse maintenir le zèle des bons serviteurs du roi.»

Et puis Choiseul, alors grand favori de Louis XV, «cherchait à tenir éloigné, et en Bretagne, le duc d’Aiguillon, celui de ses ennemis qu’il craignait le plus[82]». Aussi avait-il su gré au prince de Croÿ d’avoir suivi ses conseils, en cessant de prétendre à la succession d’un gouverneur qui voulait toujours s’en aller. Mais, ajoute le mémorialiste, «le duc d’Aiguillon en fit tant qu’il fallut le rappeler (1766)». La phrase est ambiguë: elle semble laisser entendre que le fonctionnaire commit de tels excès de pouvoir qu’on dût en débarrasser le pays.

Ce qui est certain, c’est que les attaques redoublaient contre le despote, le «Bacha», comme l’appellera plus tard Mᵐᵉ Du Deffand. Choiseul, qui, en 1765, opinait pour «l’extrême rigueur», affirme d’Aiguillon, mais à la condition que celui-ci la conseillât d’abord,—tactique devant inévitablement servir à le discréditer davantage—Choiseul, en bon ami des philosophes, penchait secrètement pour les prisonniers de Saint-Malo. Il le prouva, du reste, par une manœuvre, que les ennemis de d’Aiguillon purent croire dirigée contre un homme, qu’on supposait acharné à la perte des détenus.

Ceux-ci furent, en effet, transférés de Rennes, où ils étaient incarcérés depuis le Iᵉʳ août, au château de la Bastille. Puis, en novembre, Louis XV, évoquant l’affaire à son conseil, s’y faisait rendre compte de la procédure, et, pour en finir, exilait, le 20 décembre, à Saintes les La Chalotais.

Au reste, leur procès ne fut jamais jugé; mais, déjà, en 1767, les violences du procureur général l’avaient singulièrement diminué auprès du grand public: car il faut reconnaître que ce «patriote» qui, du fond de son noir cachot, acceptait, de Saint-Florentin, la permission d’assister au mariage de sa fille, n’avait, ni épargné les sarcasmes, ni ménagé les injures aux «gens du roi» et au nouveau Parlement, qu’il prétendait vendus à la Cour et au duc d’Aiguillon, son ennemi personnel. C’était ainsi qu’il considérait le commandant de Bretagne, bien que celui-ci eût plutôt prêché l’indulgence et «voulu qu’on épuisât tous les moyens de justification de la Chalotais[83]». Car, aux yeux des juges, les fameux billets anonymes, dont l’origine restait mystérieuse, ne pouvaient plus avoir qu’une importance secondaire: mais, ce qui était d’ordre supérieur et de vérité indiscutable dans ce procès essentiellement politique, c’est qu’un agent du pouvoir avait résisté aux injonctions du roi et méconnu les ordres du gouvernement, prévariqué, en un mot, pour seconder les vues d’une aristocratie turbulente et rebelle, décidée à frapper d’impuissance l’autorité royale, sous le prétexte spécieux, perpétuellement invoqué, que la «religion du prince» avait été surprise par le ministre.