Et Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui avait révélé, depuis longtemps déjà, des talents d’organisation et d’administration de premier ordre, faisait les honneurs de Veretz, avec ce tact de la femme intelligente qui ne veut paraître que l’auxiliaire de son mari, avec l’attention délicate de la maîtresse de maison qui tient à prévenir le moindre désir de ses hôtes.

Elle est en quelque sorte la surintendante du château. Elle en ordonne les réparations et les aménagements. Elle surveille les plantations et reçoit les fermiers. Mais c’est elle aussi qui s’occupe des pièces qui seront jouées au château, des décors, des costumes, des partitions. Elle pense aux livres et aux gazettes. Il n’est pas jusqu’à la chasse qui ne soit de son département. En 1768, avant que la vie de château ne soit commencée, elle écrit de Paris, le 16 août, au chevalier de Balleroy, toujours empressé à la servir, d’autant qu’il y trouve son intérêt, comme elle le laisse finement entendre à ce grand chasseur devant l’Eternel:

«... Je vous réponds courrier par courrier; mais c’est qu’il est question d’une grande nouvelle, d’une chienne de nouvelle, d’une nouvelle de chiens, oui de chiens, très fort de chiens, puisque c’est de ces fameux chiens que Milord Ken fait venir à Veretz. On a avis qu’ils sont arrivés à Nantes, non en quatre bateaux, mais dans un seul vaisseau et qu’ils étaient accompagnés de plusieurs autres, mais ce qui est fâcheux, c’est qu’on les avait adressés au bonhomme Laker, à qui M. d’Aiguillon avait oublié d’en faire donner avis, qui a été très étonné de voir arriver chez lui 18 chiens et 1 conducteur, lesquelles 19 créatures ne disent pas un mot de français, et ledit Laker pas un mot d’anglais. Cela fait que, très poliment, il a mis tout cela à la porte; et il faut que vous, qui êtes le grand veneur, vous vous mettiez à la poursuite de mes dits chiens et de leur gouverneur, et que vous donniez ordre pour faire embarquer tout cela sur la Loire, pour se rendre à Veretz.»

V

Le cure-dents de La Chalotais.—Le «bailliage d’Aiguillon».—Un échafaud fantastique.—Le Gouvernement ne veut pas rappeler d’Aiguillon.—Ours et Bretons.—Le Nouveau Parlement et les Etats de 1767.—Les trois duchesses.—La politique du Gouvernement et celle de d’Aiguillon.—Le roi et la duchesse d’Aiguillon chez la reine.—«Vous vous êtes conduit comme un ange!»

Le 11 novembre 1765[68], La Chalotais avait été arrêté avec son fils, sur la dénonciation de Saint-Florentin et de Calonne, maître des requêtes, qui lui reprochaient, tous deux, entre autres griefs, d’avoir écrit des lettres anonymes[69] peu respectueuses pour le roi. Toujours avec son fils, La Chalotais fut enfermé dans une tour de Saint-Malo, où «son cure-dent, écrit Voltaire, grave pour l’immortalité sur les murs de son cachot[70]».

D’autre part, d’Aiguillon s’était rendu de Bagnères à Fontainebleau[71], où séjournait alors la Cour, pour soumettre à Louis XV un projet de reconstitution du Parlement de Bretagne, avec les débris de l’ancien. Le roi y consentit, mais réduisit le nouveau à soixante charges. Or le gouverneur ne parvint que très péniblement à les remplir[72]. Fort peu de conseillers étaient restés ses partisans; et ce que ses adversaires appelaient, non sans dédain, le Bailliage d’Aiguillon, ne fut constitué que le 16 janvier 1766.

Siégeant à Rennes, le nouveau Parlement dut juger les prisonniers, dont la Chambre royale de Saint-Malo avait déjà commencé le procès.

Au dire de Soulavie, ce fut, pendant les deux premiers mois, une entente cordiale. Les magistrats ne pouvaient évidemment oublier qu’ils étaient les créatures du commandant: et, d’autre part, leur était-il facile de se soustraire à la pression de l’opinion publique favorable aux accusés? Toujours est-il que, le 3 mars, «de concert avec le premier président, le futur chancelier Maupeou», d’Aiguillon «faisait parler le roi en souverain[73]». La duchesse dut en être charmée; car—nous le verrons plus tard—elle tient pour le principe d’autorité, en un temps où le monarque, très soucieux cependant de son pouvoir absolu, semblait le compromettre par son indolence et son apathie. A l’encontre de son aïeul Louis XIV, il fuyait le tracas des affaires et laissait à ses ministres tout le poids des responsabilités.

L’année avait donc commencé, au Parlement de Bretagne, sous les plus favorables auspices. Le gouverneur venait à bout de toutes les difficultés; et, pour un peu, Soulavie proclamerait le duc d’Aiguillon «un génie». Mais, comme il arrivait si souvent à cette époque, les passions religieuses donnèrent à une affaire purement administrative une orientation toute politique. Les Bretons prenaient chaque jour plus à cœur la cause de La Chalotais qui était, nous l’avons dit, un janséniste renforcé. On vit dans les persécutions[74], réelles ou fausses, dont souffraient les captifs, une revanche des Jésuites chassés de France. Il faut reconnaître aussi que l’instruction avait commis maladresses sur maladresses. On avait éventré les bureaux du père et du fils pour y trouver des preuves de leur félonie. Et le rapporteur Le Noir[75], aussi bien que l’accusateur Calonne, avait fait du récit de ces perquisitions un pur «amphigouri[76]».