On a souvent prétendu que le XVIIIᵉ siècle, partagé entre les conceptions d’une audacieuse philosophie, le goût très prononcé des voluptés terrestres et le culte d’un pastoralisme aussi mièvre qu’il était faux, n’a jamais eu le sentiment bien net des beautés réelles de la nature, à ce point qu’il admira toujours moins, dans Jean-Jacques, leur prestigieux évocateur que le déclamateur maladif des plus malsains paradoxes.

Eh bien! il est facile de se convaincre par la lecture de la relation à laquelle nous empruntons ses principales lignes, que le metteur en scène des sites de Veretz, et l’écrivain, qui en trace la description, avaient la vision exacte de ces incomparables paysages. Sans doute, notre narrateur s’attendrit à l’aspect des brebis et des agneaux bondissant dans les grasses prairies, du fier taureau et des vaches «tigrées blanc et noir», couchées au milieu des herbages; il note les cascades, les digues et les moulins, il croque les honnêtes villageois qui peuplent ces riches vallées; mais il admire, avec une émotion qui n’est pas factice, cette vue du fleuve et des prairies jusqu’à Tours, embrassant une partie de la ville, l’abbaye de Marmoutier et la ligne sinueuse des coteaux de la Loire. Au Nord, c’est la plaine entre le Cher et la Loire avec la «maison» historique des La Bourdaisière, et courant aux pieds du château de Veretz les eaux vives et transparentes de la rivière, que divisent, sans les ralentir, les deux îles où le narrateur relevait tous les... accessoires de son tableau champêtre.

Et, comme s’il éprouvait quelque regret de s’être attardé à un aussi beau spectacle, il termine, après avoir visité la «ménagerie» où il compte les paons et les pintades, sur la description de la fête donnée par le duc d’Aiguillon à Mᵐᵉ de Conti (l’abbesse). Que de splendeurs! le noble châtelain avait «illuminé tout le parc avec quatre mille lampions!»[65].

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Après la mort de ce père prodigue, sa femme, la bonne duchesse, ayant conservé comme habitation Ruel, ancienne propriété du cardinal, le duc d’Agénois, devenu duc d’Aiguillon, avait, comme bien on pense, préféré à sa gentilhommière du Midi, la somptueuse demeure de Veretz.

Le pays était à mi-chemin de Rennes et de Versailles; et, depuis plusieurs années déjà, le gouverneur de Bretagne y venait passer l’été au milieu de réceptions et de fêtes, qui apportaient un puissant dérivatif à ses soucis d’homme d’État. Mais comme il savait dissimuler son ambition sous un détachement affecté des vanités terrestres! Mᵐᵉ de Pompadour était seule capable de lui donner à cet égard la réplique. En 1760, alors que, dans une de ces heures de découragement, qui lui avaient déjà valu de si tendres reproches, il avait sans doute exprimé à sa correspondante son intention de finir ses jours dans la retraite, la marquise lui avait répondu, le 28 juin:

«Tout ce que vous me dites des âmes de Bretons n’est rien en comparaison des âmes de ce pays-ci; et je pense absolument pour Ménars, comme vous pour Verest... Quoique je ne me propose pas de vivre avec mon voisinage, vous serez excepté de la loi générale. Vous voyez que je ne vous cède en rien pour l’horreur du monde...»

Mᵐᵉ de Pompadour n’alla guère à son château de Ménars.

Quant à cet autre amant de la solitude, il ne la comprenait que peuplée de ses familiers, de ses amis, de sa petite cour.

En 1765[66] et en 1766[67], il mena grand train et joyeuse vie à Veretz, surtout en 1766; il ne pensait qu’aux prochaines noces de sa fille avec M. de Chabrillan. C’était, chaque jour, fête nouvelle et réjouissances de toute sorte, en compagnie de ses fidèles et féaux de la Châtre, de Broc, de Balleroy, de la Noue, etc.