Veretz a même complètement disparu comme château et presque entièrement comme propriété. Sans les jolies gouaches de Vanblarenberghe[61] qui datent de 1771 et se trouvent actuellement à la préfecture d’Agen, on n’aurait plus aujourd’hui le moindre aspect de l’antique demeure des De La Barre[62], édifiée au commencement de la Renaissance et transformée, dans le cours des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, par les La Porte et les d’Aiguillon.
Arrière-petit-neveu de Richelieu par son père, et de Mazarin par sa mère Marie-Charlotte de la Porte de la Meilleraye, le duc d’Aiguillon, qui mourut en 1750, avait fait un «Versailles en miniature»—un mot du temps—de cette propriété campée sur un coteau dominant le Cher, aux portes de Veretz, petite ville à deux lieues de Tours. C’était, disent les biographes, «un rendez-vous de lettrés et d’artistes»; mais la chronique scandaleuse ajoute: un cabaret élégant s’ouvrant, dans un site admirable, sur de voluptueux boudoirs, où le maître composa (et ce fut son seul titre de gloire) le recueil de Veretz, qui n’est pas précisément un recueil de morale, en compagnie de l’abbé de Grécourt et de Louise Elisabeth de Condé, princesse de Conti. Au reste, tous les embellissements apportés par le duc d’Aiguillon aux constructions et au parc de Veretz, étaient autant de témoignages d’une affection aussi tendre que respectueuse à l’adresse de cette grande dame, qui était une protectrice, et mieux peut-être pour le châtelain, s’il faut en croire les mauvaises langues du temps[63].
Nous ne connaissons qu’une seule description de ce beau domaine[64]: elle remonte à 1736, et, sous forme d’une «lettre à M. D...», s’étend, avec une abondante complaisance, rehaussée d’allégories mythologiques, sur toutes les merveilles réunies dans ce ravissant séjour, pour la plus grande satisfaction de «la Déesse»; ce qui, par parenthèse, ne l’était guère pour celle de la bonne «grosse duchesse».
Le château, féodal par ses deux tours massives, dans la partie qui regardait le plateau, tout à fait moderne, avec son vaste corps de logis que flanquaient deux pavillons carrés faisant face au vallon et à la rivière, accédait, en pente douce, jusqu’au Cher, par un quai large de 8 toises et long de plus de 100, dans l’encadrement vert et fleuri d’un parterre à jets d’eau.
Dans l’épaisseur du mur de la construction principale, se dressait, comme pour faire un grandiose accueil au visiteur, qui entrait par la cour d’honneur, la statue équestre de François Iᵉʳ, toute bardée de fer, dont la dorure avait résisté aux injures du temps. L’effigie du roi-chevalier, celle des salamandres qui couraient sur la façade du château, en indiquaient, de reste, la date et les origines. Mais les hautes et larges croisées qui laissaient passer à flots l’air et la lumière dans les bâtiments, les balcons ajourés qui les décoraient, et mieux encore la disposition élégante d’appartements spacieux et commodes disait assez que le grand style du XVIIᵉ siècle et la grâce du XVIIIᵉ avaient contribué à faire du château de Veretz une des plus belles résidences du «beau pays de la Touraine».
C’était surtout dans l’appartement du premier étage, réservé à la princesse de Conti, que les embellissements, réalisés par le duc d’Aiguillon, avaient multiplié des créations d’un goût raffiné. Le grand salon, éclairé par quatre fenêtres très élevées sur des balcons à courbes artistiques; les boudoirs délicieusement meublés de bergères, de guéridons, de consoles délicatement ouvrés; la bibliothèque et le cabinet de travail étaient ornés de glaces d’une pureté impeccable, hautes de six pieds sur quatre de large, reflétant, à l’infini, les soirs de réception, le blanc et doux éclat des lustres de cristal.
Une partie des pièces donnait sur le parc, dont les vues, très variées, étaient un des plus grands attraits de Veretz et en constituaient, aux yeux de la princesse, le véritable charme. Dans cette enceinte immense, où des prairies, que traversait une superbe avenue, étaient également coupées de bouquets d’arbres et de ruisseaux, le terrain montait jusqu’au sommet du coteau, pour y former une terrasse, jadis chantée par les poètes et célébrée par Mᵐᵉ de Sévigné. Cette merveille de la nature, qu’avait embellie encore la main de l’homme, ne comptait pas moins de 1.600 pieds de long sur 45 de large. Elle atteignait, sur certains points, une hauteur de 80 pieds, et se fermait, dans toute sa longueur, d’une balustrade en pierre de taille à hauteur d’appui; la roche opposée disparaissait sous une odorante tapisserie de roses, de chèvrefeuille et de jasmin. Une autre terrasse, de plain-pied avec le bois et le reste du parc, venait croiser la première, pour aboutir avec elle à un belvédère dominant tout le paysage.
Comme si cette grandiose simplicité n’eût pas été une beauté suffisante, d’Aiguillon lui avait prodigué tous les ornements d’une architecture à la fois savante et gracieuse; à l’extrémité de la grande terrasse, en face du belvédère, la statue d’Esculape; au milieu de la balustrade un balcon en saillie et vis-à-vis un escalier accédant de la première à la seconde terrasse; sur les degrés des statues et des urnes, le long des pilastres de riches motifs d’architecture; contre le balcon central un salon élégamment décoré. Plus loin se dressait avec son «toit en impériale» un pavillon, s’ouvrant du côté de la rivière, dans lequel pouvaient s’asseoir vingt-cinq personnes; en dessous, un salon voûté, qui prenait vue sur le vallon et qui offrait au visiteur, lassé par la fatigue et la chaleur, la fraîcheur d’un agréable repos.
C’était à l’intersection de la seconde terrasse par la première, sur le prolongement du vallon, et près d’un petit belvédère ménageant à la vue un horizon de plusieurs lieues, que la princesse de Conti s’était fait aménager le «petit ermitage», où elle se confinait volontiers. Les pièces en étaient de moyenne grandeur mais délicieusement ornées, les murs revêtus de carreaux de faïence qui formaient les plus jolis dessins du monde. Cette galante retraite, entourée de bosquets, s’étendait par une suite de parterres, qui s’encadraient d’arceaux de jasmin, jusqu’à la grande allée descendant vers la rivière. Une glacière se trouvait dans les environs; et l’inspiration d’un aimable poète, qui sait? peut-être de Grécourt? lui avait fait graver cette inscription:
Près d’un antre où l’hiver a renfermé ses glaces,
Il était un réduit ignoré de l’Amour.
Elisabeth y vient; elle y conduit les Grâces;
Et l’Amour à jamais y fixe son séjour.