«M. de Broc[113] aura beau faire, il ne donnera jamais de courage à M. le duc de Penthièvre[114], parce que ce n’est pas à son âge ce que l’on acquiert. De plus, il est entouré de gens qui ont promis ou qui souhaitent qu’il en soit ainsi. Je serai bien surprise, si je vois sortir quelque coup un peu ferme de cette boutique. Il est l’homme du royaume qui a les vues les plus droites et les plus honnêtes, qui est le plus vertueux dans toutes les règles; mais il est faible par nature et par principes; et vous conviendrez que ce n’est pas le moment de se flatter de donner du nerf. Il y en a tant d’autres à qui il en manque.»

On ne saurait tracer un portrait plus exact et plus vrai de ce prince estimable, mais toujours hésitant et irrésolu, que le sentiment de ses responsabilités aurait dû faire partir, depuis longtemps, pour une province dont il était le gouverneur titulaire, afin d’y étouffer le désordre si savamment entretenu par ses propres cousins.

En s’exprimant avec autant de netteté et de fermeté, Mᵐᵉ d’Aiguillon était absolument désintéressée. Elle avait dit un adieu définitif à la Bretagne: «le sort de M. d’Aiguillon est décidé, écrivait-elle[115]. Qui sera son successeur? Vraisemblablement M. de Duras.» En ce qui la concerne, elle est fort aise que son mari soit débarrassé d’un aussi lourd fardeau; il était «barré sur tous les points», partant impuissant «à faire le bien». «Je suis ravie, répète-t-elle, qu’il soit dehors de cette indigne galère.» Il ne s’éloigne pas cependant sans tristesse; il avait des partisans, des amis qu’il laisse derrière lui. Et nous avons dit avec quelle joie féroce les Chalotistes s’apprêtaient à les persécuter. Aussi la duchesse priait-elle Balleroy d’exprimer à ces fidèles tous ses regrets.

Le duc, moins sincère ou plus emphatique, donnait sa démission pour un acte d’héroïsme. Il écrivait à sa nièce (?), Mˡˡᵉ de Vedec à Vannes, une sorte de lettre apologétique, où il faisait sonner bien haut l’éclat de son abnégation: «La place n’était plus tenable pour lui; et il compte sur la bonté, sur l’esprit de justice de sa parente pour qu’elle approuve «le parti forcé» qu’il a pris. Il devait le sacrifice de sa place à ses amis qu’il eût autrement «précipités dans la boue». Au reste, il affirmait «n’avoir rien fait en Bretagne qui ne fût utile à la loi»; et il n’avait pour amis dans la province que «les honnêtes gens, les vrais serviteurs du roi, les bons citoyens[116]

Assurément son sacrifice fut volontaire. Depuis tantôt dix ans, d’Aiguillon avait trop souvent réclamé son rappel pour n’en avoir pas envisagé quelquefois l’éventualité comme un soulagement. Mais, par la force des choses, ceux-là mêmes qui n’en voulaient pas entendre parler, durent s’y résigner; et comme dit fort bien M. Marcel Marion, d’Aiguillon fut «sacrifié à l’espérance chimérique de rétablir le calme en Bretagne[117]».

VII

La première rencontre de d’Aiguillon avec Choiseul: présence d’esprit de la duchesse.—Le régiment du roi: lettre de Mᵐᵉ d’Aiguillon à Louis XV.—Mᵐᵉ Du Barry devient l’alliée de d’Aiguillon.—Maupeou et Terray négociateurs du traité.—D’Aiguillon capitaine-lieutenant des chevau-légers: le «beau cortège» de la duchesse.—Un amoureux fou mais platonique de la Du Barry.—Le déserteur.

Le rédacteur des Mémoires du ministère du duc d’Aiguillon dit que le commandant de Bretagne «visait, en 1768, au ministère». Cette ambition datait assurément de plus loin; car, déjà—toujours d’après les Mémoires—le Dauphin l’avait «porté pour la marine[118]». En tout cas, Choiseul pressentait depuis longtemps dans le duc d’Aiguillon un redoutable rival, puisque, systématiquement, il l’obligeait à rester en Bretagne, ployant sous le faix de l’impopularité, jusqu’à ce que la situation n’y fût plus tenable.

La lutte entre les deux adversaires allait donc s’engager, plus ardente et plus directe, sur un terrain moins éloigné, mais autrement périlleux, celui de la Cour.

Ces hommes s’étaient rencontrés, pour la première fois, dix années auparavant, en complète opposition, dans une circonstance mémorable, où la duchesse d’Aiguillon avait témoigné, pour le plus grand bien de son mari, de cette sagacité et de cet esprit de décision qui la caractérisaient.