C’était dans les premiers jours de janvier 1757. Damiens venait de frapper le roi. La duchesse était restée à Paris, pendant que son mari luttait désespérément contre les États de Bretagne, s’obstinant à refuser les subsides qu’il leur réclamait pour la guerre. Mᵐᵉ d’Aiguillon suivait ces débats irritants, dont le dénouement semblait devoir s’éterniser, quand l’attentat de Damiens fit surgir dans son esprit une inspiration soudaine. Le mercredi 5, à 10 heures du soir, elle expédie à son mari un courrier porteur d’une lettre, qui lui apprend la nouvelle, et lui indique peut-être le parti qu’il en doit tirer. L’homme, voyageant à franc étrier, arrive à Rennes dans la nuit du jeudi au vendredi. D’Aiguillon fait assembler immédiatement les États, trace un tableau à la fois si terrifiant et si émouvant des horreurs d’un tel régicide, qu’en moins d’un quart d’heure les États renoncent à leurs prétentions, accordent au roi plus qu’il ne demande et décident qu’ils «enverront des députés en Cour» attester leur «sensibilité» et leur loyalisme.[119]
D’Aiguillon renvoie aussitôt à sa femme le même courrier avec le résultat de la séance. Et quand les délégués arrivent peu de temps après à Versailles, ils y sont acclamés et fêtés avec un enthousiasme qui tient du délire.
Lorsque le procès criminel fut évoqué devant le Parlement, d’Aiguillon vint y siéger, en sa qualité de pair. De son côté, le comte de Choiseul, alors en mission à Venise, partit aussitôt, pour se rendre à Versailles où il ne tarda pas à se rencontrer avec le duc. Celui-ci, suivant son habitude, très hautain et très rancunier—peut-être avait-il sur le cœur les perpétuelles avanies des États bretons—déclarait formellement que «le fanatisme des énergumènes du Parlement avait armé le bras du parricide et qu’on en avait de bonnes preuves». Il faisait ainsi indirectement sa cour au Dauphin. Le comte de Choiseul répliquait qu’il apportait, lui aussi, des «preuves», non moins «bonnes», mais de Rome, où il avait appris que les jésuites, surtout ceux de la Silésie, n’étaient pas étrangers au crime. Choiseul abondait dans le sens de la Pompadour, qui méditait déjà l’expulsion des Jésuites et qui, en attendant, avait fait déclarer la guerre à la Prusse[120].
Nous avons vu, dans les chapitres précédents, comment cette opposition de principes avait dégénéré peu à peu, chez les deux hommes d’État, en rivalité politique, dissimulée d’abord par l’attitude réciproque du fonctionnaire et du ministre, dans un conflit où l’autorité royale était en jeu. Mais l’un et l’autre, dès qu’ils eurent les mains libres, ne tardèrent pas à démasquer leurs batteries. Les adversaires devinrent des ennemis mortels.
Des conflits d’influence avaient marqué les premières escarmouches. Une coutume, qui n’est pas prêt de tomber en désuétude, voulait que tout ministre gorgeât de faveurs ses créatures. Choiseul n’avait pas manqué à la règle. Et d’Aiguillon[121], qui s’était «morfondu» en Bretagne, pour reprendre l’expression des Mémoires, réclamait énergiquement, mais vainement, des compensations, en raison même du prodigieux surcroît de dépenses qu’avait entraîné pour lui chaque tenue des États. Il avait jeté ses vues sur le Régiment du Roi. Sa femme écrivit directement à Louis XV pour solliciter cette grâce. Comme elle allait toujours droit au but et que son horreur de l’intrigue lui faisait mépriser les petits moyens, elle ne parla ni des tracasseries, ni des humiliations dont le Parlement de Rennes avait abreuvé son mari; elle rappela simplement les services de d’Aiguillon, l’affaire de Saint-Cast et les promesses de Belle-Isle, alors ministre de la Guerre, qui n’avait pu lui accorder le bâton de maréchal, parce qu’il était depuis trop peu de temps lieutenant général, mais qui lui eût réservé la première place vacante. Belle-Isle était mort trop tôt pour tenir ses engagements. La lettre de la duchesse fut remise au roi par la reine.
Mais Duras insinua au contrôleur général Laverdy que l’octroi d’une telle distinction à un personnage aussi impopulaire que l’était d’Aiguillon, ferait renaître les troubles en Bretagne. D’autre part, Choiseul, qui avait son candidat, dit tout haut «à son café»: La reine demande pour M. d’Aiguillon, moi pour M. Du Chatelet, nous verrons qui l’emportera. Et naturellement ce fut le protégé de Choiseul, Du Chatelet, qui eut la préférence: faveur que ne put pardonner au premier ministre le duc d’Aiguillon, chez qui «la suffisance et la prétention» n’avaient d’égale que «la nullité du mérite»—les termes mêmes de Choiseul[122].
Mais l’ancien commandant de Bretagne allait bientôt avoir dans son jeu un atout imprévu qui devait lui assurer une éclatante revanche.
A ce moment même, Mᵐᵉ Du Barry, remarquée du roi à Compiègne, puis «frénétiquement» désirée par lui, se voyait engagée, un peu malgré elle, dans la mêlée des compétitions politiques.
Au dire de Sénac de Meilhan, elle avait chargé un ami de cet intendant de déclarer à Choiseul qu’elle désirait vivre en bonne intelligence avec lui. Le ministre accueillit assez dédaigneusement de telles avances. Il promit, dans les termes les plus vagues, d’accorder les «grâces» qui lui sembleraient justes et raisonnables[123]. En réalité, il détestait et méprisait la nouvelle sultane. Il prétendit, depuis, que le choix du prince l’avait écœuré; il le trouvait indigne d’un «aussi grand monarque». Après la mort de son amie, la marquise, il avait discrètement autorisé, même dans ses entours, les espérances de nobles dames impatientes de la remplacer. Mais aucune n’avait eu l’heur de plaire absolument au roi. Louis XV avait des goûts bourgeois. Son ministre ne chercha pas à les combattre; et le prudent Hardy va jusqu’à dire—toujours suivant son habitude, d’après la voix publique—que Choiseul les encouragea même, mais en opposant «au Soleil levant» (un mot du premier commis Cromot)[124] un astre, un peu moins éclatant, mais cependant de belle apparence, la femme du docteur Millin[125].
Certes la Du Barry n’avait ni la marotte des hautes conceptions politiques, ni les rêves d’ambition mondiale auxquels Mᵐᵉ de Pompadour avait sacrifié les soins d’une santé précaire et la durée d’une vie déjà compromise. Elle était dans tout l’épanouissement d’une saine et triomphante beauté: et, devenue, avec sa joyeuse humeur de bonne fille, son esprit avisé de grisette parisienne et ses appétits de courtisane à la mode, la maîtresse en titre du «plus grand roi du monde», elle trouvait la place à son goût et prétendait la garder. Aussi l’orgueil revêche de Choiseul lui donna-t-il à réfléchir. Et puisque ce ministre hautain lui faisait grise mine, elle chercha autour d’elle d’autres alliés, dût-elle les prendre dans les rangs ennemis.