«A Fontainebleau, dit M. Claude Saint-André, d’Aiguillon arriva, le premier, dans le salon de la favorite, aussi amoureux qu’intéressé[126]

D’Aiguillon était donc tout indiqué. Mᵐᵉ Du Barry lui accorda ses faveurs, dit nettement Choiseul.

Dans le portrait élégant que, d’après Brissot[127], Mirabeau a laissé de la dame, le célèbre tribun est moins affirmatif. Il avait les meilleures raisons pour ménager un client comme l’était le rival de Choiseul. Aussi écrivait-il: «Le duc d’Aiguillon avait une marche réglée, l’esprit d’ordre, de la suite dans le travail, un plan accommodé aux circonstances (un opportuniste de la veille!). Il était aimable sans être frivole. On prétendait qu’il avait imité le duc de Choiseul, qui commença par lier sa destinée à Mᵐᵉ de Pompadour de la manière accoutumée. Si cela n’est pas vrai, c’est bien vraisemblable; lorsqu’on signe en tête-à-tête un traité d’alliance, il n’est pas à présumer qu’on oublie les préliminaires.»

Le raisonnement est humain. Puis d’Aiguillon savait plaire aux femmes. Qu’il fût le fils de la grosse duchesse ou le neveu de la comtesse de Maurepas, il était, pour l’une comme pour l’autre, un homme délicieux, pourvu de toutes les qualités, orné de toutes les vertus. Dans des régions moins familiales, c’était, en dépit de son teint «jaune», le beau gentilhomme, le séducteur irrésistible.

Quoi qu’il en soit et sans affirmer, avec la coterie des Choiseul, que le duc était l’amant de la Du Barry, ni conclure, comme M. Vatel, qu’il était simplement son ami, leur intérêt commun les avait amenés à signer ce «traité d’alliance» dont parle Mirabeau, et qui, lui, était bien réel.

Deux hommes l’avaient secrètement préparé: le chancelier Maupeou et l’abbé Terray, contrôleur général.

Le premier était une créature de Choiseul. C’était un ambitieux «d’une froide scélératesse», dont le visage, au teint blême, reflétait toute la bassesse d’âme[128]. Choiseul en appréciait cependant l’activité et l’intelligence: «Il n’y a personne, disait-il, plus capable que lui d’être chancelier: au reste, s’il se conduit mal, je le chasserai». Maupeou connut-il le propos? En tout cas, ce fut Choiseul qui fut «chassé» avant Maupeou.

L’abbé Terray, l’âme damnée du chancelier[129], valait moins encore; c’était un audacieux coquin, cynique, impudent, fripon, sans conscience et sans foi, fondant sa fortune et celle de ses entours sur les plus odieuses exactions et sur la dilapidation des deniers publics. Ce qui ne l’empêchait pas, dans son effronterie, d’exagérer le déficit du Trésor, pour en perdre plus sûrement l’agent responsable, le duc de Choiseul.

D’Aiguillon, déjà peu sympathique, entrait donc en rapport avec Mᵐᵉ Du Barry sous les auspices de deux fâcheux parrains. Il est vrai qu’il amenait avec lui l’élite du parti dévot qui comptait parmi ses chefs le maréchal de Richelieu et le duc de la Vauguyon. Et ce n’est certes pas un des spectacles les moins piquants pour l’observateur, que l’aspect de cette jolie et fringante Mˡˡᵉ Lange, marchant, la main dans la main, avec les amis des Jésuites, à l’assaut d’un gouvernement qui, par l’expulsion des fils de Loyola, avait assuré l’avènement de ceux de Jansénius, c’est-à-dire des Parlementaires.

Au reste, la politique a des raisons que l’honnêteté ne connaît pas. Il avait fallu, pour hâter la chute du favori, que l’aimable fille (et c’en était bien une) qu’était la Du Barry, eût pris rang à la Cour, qu’elle fût présentée. Et Belleval, notant un bruit d’antichambre, dit, à la date du 20 décembre 1768, que Richelieu, d’Aiguillon et Bertin, l’un des prédécesseurs de Terray, «mènent la présentation de la comtesse[130]».