L’ambition—suggérée—de la petite modiste devenue grande dame, ne fut complètement satisfaite que le 22 avril 1769. L’opération avait été laborieuse. Quand ce pince-sans-rire de Richelieu avait envoyé, suivant les règles de l’étiquette, le duc de la Vauguyon annoncer officiellement la présentation de la comtesse à Madame Adélaïde, la princesse lui avait brusquement tourné le dos[131].
La protection de la Du Barry (car maintenant elle n’était plus une protégée) arrivait fort à propos pour d’Aiguillon.
Choiseul, sur la demande des États, avait rétabli l’ancien Parlement de Bretagne[132], le 12 juillet 1769, et celui-ci, qui avait encore sur le cœur sa disgrâce, s’entraînait à une campagne de revendications avec l’exilé de Saintes, La Chalotais, non moins vindicatif que ces Bretons, dont les pamphlets toujours virulents, échappaient aux «lacérations» et aux «brûlures judiciaires» indéfiniment réclamées par d’Aiguillon[133].
Le duc obtenait, entre temps, de Louis XV, une compensation qui devait quelque peu adoucir les cuisantes blessures d’un amour-propre si prompt à s’ulcérer.
Il avait jeté son dévolu sur le régiment des chevau-légers. Or, son rival le demandait pour le vicomte de Choiseul. Mais, affirme Belleval, qui paraît bien informé, Mᵐᵉ Du Barry «a parlé très fort au roi pour le duc d’Aiguillon»; et le prince n’a «rien à lui refuser». Au surplus, le candidat de Mᵐᵉ Du Barry «a beaucoup d’esprit et de finesse; il connaît le Roi et la Cour en homme qui l’a pratiquée toute sa vie».
En effet, Louis XV, après les tergiversations dont il était coutumier, s’était décidé à nommer d’Aiguillon au commandement des chevau-légers. La duchesse en fait part, le 24 septembre, à Balleroy: «Ce n’est que d’avant-hier que M. d’Aiguillon a reçu la lettre du roi par laquelle il lui accorde les chevau-légers. Jusque-là, il n’y avait que des apparences et des vraisemblances; et par cela seul, il était bien difficile d’en rien dire et encore moins d’en écrire avec le peu de sûreté de la poste (toujours la hantise du cabinet noir). Vous trouverez sûrement que cette charge est fortement payée: douze cent mille francs! C’est bien de l’argent, mais, par la suite, c’est un si grand avantage pour mon fils que c’est à cela que nous avons sacrifié notre aisance actuelle[134].»
Cependant, la réception tardait: «cela dépend, disait plaisamment la duchesse, de son habit qui est très long à broder[135]».
Pour n’être pas encore officielle, la nomination n’en était pas moins certaine. Le bruit s’en était répandu dans le public et Belleval, qui se savait persona grata, vint complimenter le nouveau commandant[136], mais d’Aiguillon, toujours mystérieux et toujours cachottier, l’accueille d’un propos narquois:
—Il y a donc des sorciers dans votre pays; et peut-être en êtes-vous un?
Belleval insiste: il se porte garant de la respectueuse sympathie de ses camarades.