«J’ai lieu de croire, dit Mercy, blessé de ce persiflage, à M. de Kaunitz, j’ai lieu de croire que vous serez surpris de la médiocrité du langage tenu par M. d’Aiguillon à cette nouvelle importante. Depuis que M. d’Aiguillon traite les affaires de l’Etat, sa réputation d’homme d’esprit s’éclipse chaque jour davantage; je crois que l’on ne doit être en garde que contre sa bonne volonté qui ne peut même pas produire de grands effets dans la position où tout se trouve maintenant à la Cour[258]

D’autre part, d’après l’abbé Georgel[259], secrétaire de Rohan, le cardinal, que l’évidence obligeait à parler, adressait à son ministre cette fameuse dépêche qui renforçait le croquis esquissé par d’Aiguillon, en accentuant d’un trait plus vif la duplicité de l’impératrice: «Elle paraît avoir les larmes à son commandement; d’une main, elle a le mouchoir pour essuyer ses pleurs, de l’autre elle manie le glaive des négociations». Toujours au dire de Georgel, le ministre des affaires étrangères avait eu la coupable indiscrétion de montrer cette dépêche à Mᵐᵉ Du Barry et la favorite en avait fait des gorges chaudes dans ses salons, laissant croire qu’elle en était la destinataire.

Le duc de Broglie accepte l’anecdote comme authentique dans son Secret du Roi. Mais Vatel la déclare controuvée. L’ambassadeur de France se serait permis une telle inconvenance, que Marie-Thérèse, déjà très mécontente de la légèreté et des incorrections du cardinal, en eût aussitôt exigé le rappel. D’ailleurs, la correspondance de Marie-Thérèse et de Mercy-Argenteau ne fait aucune allusion à cette mystérieuse dépêche, qui, par parenthèse, ne se trouve pas au dépôt des affaires étrangères. C’est à se demander si celle que nous avons citée de M. d’Aiguillon sur les «gémissements» de l’impératrice-reine, n’aurait pas quelque peu stimulé l’imagination, naturellement très vive, de l’abbé Georgel[260].

Mercy avait surtout pour instruction de bien persuader au ministre français que l’Autriche resterait en état d’infériorité devant la Prusse et la Russie qui arrondissaient leur domaine, si elle ne suivait leur exemple... la part du gâteau dont Louis XV parlait au comte de Broglie! «Le Roi Très Chrétien, écrit l’ambassadeur, envisage cet objet d’un œil de justice et de modération...» «Et, concluait-il, il ne restera plus qu’à calmer les effets de l’amour-propre du duc d’Aiguillon qui est piqué du triste rôle qu’il joue dans le début de son ministère.» Mais pour le «ramener», il faudrait que lui, Mercy-Argenteau, pût compter sur l’accueil que la Dauphine, préalablement «avertie» par sa mère, ferait à la comtesse Du Barry[261].

«L’intérêt personnel, dit encore le diplomate, rend méfiant M. d’Aiguillon.» Sa «mauvaise volonté» des premiers jours venait de ses appréhensions. Il craignait que Marie-Thérèse «n’accordât une trop haute protection à M. de Choiseul». Mais il commence à parler avec un peu plus de modération sur les affaires de Pologne; et Mercy ne désespère pas d’en avoir raison, si «Madame la Dauphine veut bien appuyer ses démarches[262]».

De fait, il semble que cette princesse, considérée par Kaunitz «comme un mauvais payeur dont il faut se contenter de tirer ce que l’on peut[263]», veuille maintenant en devenir un bon; car, à quelque temps de là, rencontrant d’Aiguillon chez le roi, elle lui parle fort longuement: «Jamais, confie le ministre à l’ambassadeur, je n’avais été si bien traité[264]». Un autre jour, Mᵐᵉ Du Barry s’étant rendue à la messe avec la duchesse d’Aiguillon, la Dauphine adresse d’abord la parole à la grande dame, puis se tournant vers la favorite, elle donne un tour si adroit à la conversation que les deux femmes peuvent se croire également visées par la princesse. Le roi et Mᵐᵉ Du Barry étaient aux anges[265].

Louis XV, fier de ce succès, encourage sa maîtresse à se présenter chez la Dauphine; Mercy, à qui d’Aiguillon fait la confidence, approuve la démarche pour «éviter toute fermentation dans la famille royale»; mais il estime que la comtesse «devrait se contenter d’être bien reçue deux à trois fois par an[266]».

Entre temps, l’acte diplomatique du 5 août consacre officiellement le dépeçage hypocrite de la malheureuse Pologne; et d’Aiguillon conserve l’attitude favorable déjà signalée par Mercy. Mais l’ambassadeur d’Autriche se tient toujours sur ses gardes. Le caractère du ministre français est trop faux et trop suspect aux yeux de Mercy, pour qu’on puisse «s’en reposer sur ses assertions». D’Aiguillon, ne prenant d’autre guide que «sa convenance personnelle», n’a «ni la force, ni le génie, ni la connaissance des affaires pour résoudre un système». Toutefois comme Louis XV reste inviolablement attaché à la politique actuelle, son secrétaire d’État aux affaires étrangères ne «tentera pas d’entreprises impraticables». Il s’accommodera même très volontiers de l’alliance autrichienne, dès qu’il pensera y trouver sûreté et profit, ce que d’ailleurs lui «laisse prévoir» son interlocuteur[267].

L’impératrice partage l’opinion de son représentant sur d’Aiguillon qu’il surveille de près. Il constate que le Premier tient toujours «un langage très modéré», quoique «la confection des arrangements relatifs à la Pologne devienne une nouvelle mortification pour le ministre français; mais le Roi Très Chrétien envisage ces mêmes arrangements avec plus de raison et de justice[268]».

Ah! le beau bill d’indemnité pour la conscience de Marie-Thérèse! Mais aussi quel triomphe pour l’adresse de l’ambassadeur!