Par contre, Mᵐᵉ d’Aiguillon ne parle jamais de la gloire de son époux en Pologne.

Celui-ci, vers la fin de 1771, soit qu’il fût hanté des souvenirs de la politique d’antan, soit qu’il voulût répondre aux «cajoleries» de Frédéric, s’était avisé de lui faire connaître «les pourparlers qui lui étaient offerts du côté de Vienne et de Saint-Pétersbourg». Et, naturellement, le roi de Prusse ne l’avait pas laissé ignorer à Marie-Thérèse. Mais, quand Mercy, quelque peu interloqué, vint demander au ministre si ce fait était réel, d’Aiguillon en convint très volontiers, et, par réciprocité, s’empressa de montrer à l’ambassadeur sa correspondance avec Frédéric, qui le priait «de ne pas s’opposer à la prise de possession de Dantzick[247]».

Louis XV expliquait ainsi cette double indiscrétion au comte de Broglie: «C’est pour marquer toute notre confiance à la Cour de Vienne que M. d’Aiguillon a communiqué la lettre de Prusse à M. de Mercy et pour juger si elle ne voudrait pas avoir sa part du gâteau, comme il y a tout lieu de le croire[248]».

En tout cas, au point de vue des usages diplomatiques, le procédé n’était pas banal. Certes, il justifie l’irritation hargneuse de Mercy, dans sa dépêche du 23 janvier à Kaunitz; il exprime le très vif désir de trouver «le moyen de retirer Mᵐᵉ Du Barry de la dépendance de M. d’Aiguillon» pour être débarrassé au plus tôt de «cet homme faux, vindicatif et méchant».

Mais, en somme, cette... franchise, qui était presque une pantalonnade, n’apprenait rien aux puissances intéressées, puisque, d’après la correspondance de Frédéric, bien avant le départ de Rohan pour Vienne, le projet de partage de la Pologne était arrêté entre la Russie et la Prusse, avec le consentement tacite de l’Autriche[249]. On comprend donc le mot de Louis XV, déjà renseigné par de Broglie sur cet accord, ainsi que le sera d’Aiguillon, le 12 février, par Gaulard de Saudray, chargé d’affaires à Berlin[250]. Aussi, avons-nous peine à croire qu’à la même époque Mercy-Argenteau ait tenté, avec beaucoup de mystère toutefois, mais sans succès, une démarche auprès du successeur de Choiseul, pour donner plus de cohésion à l’alliance austro-française et empêcher ainsi le partage de la Pologne, «marché qui révoltait la conscience de Marie-Thérèse et fut le remords de sa vie[251]». A quoi bon resserrer les liens de l’alliance, puisque d’Aiguillon avait écrit, le 6 février, à Rohan: «le roi n’a contracté qu’une obligation formelle, celle de secourir la Maison d’Autriche si elle est attaquée dans ses possessions[252]»? Et de l’avis même de M. de Broglie, grand admirateur de Marie-Thérèse, l’impératrice-reine, qui occupait déjà une partie de la Pologne, espérait bien continuer et «finir» la conversation sur la base de l’uti possidetis. Ces scrupules, un peu tardifs et si atténués, de Marie-Thérèse, mettaient en joie son cynique voisin de Potsdam. Il en écrivait à d’Alembert qu’il savait un écho complaisant: «L’impératrice Catherine et moi sommes deux brigands; mais cette dévote d’impératrice-reine, comment a-t-elle arrangé cela avec son confesseur?»

Marie-Thérèse avait donc, par grâce d’Etat, la conscience absolument tranquille; et la correspondance de Mercy-Argenteau le démontre de reste, comme elle nous fait assister aux tergiversations, aux inquiétudes et surtout à la veulerie de ce malheureux d’Aiguillon, qui pressentait l’imminente catastrophe, mais ne savait l’enrayer: tout au plus risquait-il une épigramme pour prouver qu’il n’était pas dupe de la comédie.

«M. d’Aiguillon traite les affaires sans énergie, sans nerf et sans vues: son génie le porte à employer des petits moyens de fausseté...[253]»

Mercy note en même temps les intrigues de Cour qui se nouent autour des deux antagonistes, le ministre des affaires étrangères et le chancelier Maupeou. Le roi les estime peu et ne semble guère disposé à intervenir dans la lutte[254].

Déjà l’ambassadeur d’Autriche avait signalé, dans sa lettre du 23 janvier à Kaunitz, la «guerre très rude» que préparait le chancelier[255] au ministre «généralement haï» et dont «le despotisme» commençait à fatiguer la favorite.

Cependant, le bruit s’est répandu en France de l’accord conclu entre les trois puissances. D’Aiguillon veut parler haut et ferme à Mercy; mais il est bien obligé de baisser de ton: l’argent manque, la France est discréditée et l’Angleterre lui refuse son concours[256]. Il n’en écrit pas moins à Rohan le 5 mai, après avoir reçu les dépêches de Kaunitz et de Marie-Thérèse, transmises par l’ambassadeur que, la Cour de Vienne gémissant sur la triste nécessité où elle se voyait réduite de donner les mains à l’arrangement prusso-russe, le roi ne pourrait sans doute que gémir avec elle[257].