Le duc de Broglie le reconnaît dans son Secret du roi, de même qu’il y fait le procès en règle de d’Aiguillon, qu’il accuse presque d’aveuglement et d’imbécillité. Il est vrai qu’il est un peu juge et partie dans l’affaire: car il semble sous-entendre qu’un de ses ancêtres, le comte de Broglie, aurait pu sauver la situation, s’il avait été appelé alors au secrétariat des affaires étrangères.
Le comte de Broglie était le principal agent, très perspicace, il faut le reconnaître, de la politique secrète, que menait, à l’insu du cabinet de Versailles, le roi Louis XV, ce prince déconcertant, qui paraissait indifférent aux tractations de ses ministres, alors qu’il en contrecarrait la plupart du temps la stratégie diplomatique par des instructions données à des acteurs restant dans la coulisse[240]. Aussitôt Choiseul disgracié, le comte de Broglie s’était mis sur les rangs pour lui succéder[241]: il était cependant un des bons amis de d’Aiguillon; mais le roi, estimant sans doute le mystérieux concours du comte trop précieux pour s’en priver, avait fait la sourde oreille. Broglie, lassé d’une besogne sans gloire et sans profit, se retourna vers d’Aiguillon, dès qu’il le sut pourvu du ministère et lui écrivit, le 8 juin 1771, pour postuler l’ambassade de Vienne. Mais le successeur de Choiseul, dit amèrement le duc de Broglie, «n’y voulait avoir un ambassadeur qui comprît une ligne politique et fût en état de la suivre, pour la raison très simple que n’ayant lui aucune politique, il ne pouvait lui plaire qu’un autre en eût à sa place[242]». Peut-être aussi avait-il appris par son alliée, Mᵐᵉ Du Barry, les compétitions d’un ami dont il ignorait encore le rôle auprès de Louis XV.
Assurément, le poste, alors vacant, de Vienne exigeait un diplomate avisé, actif et très ferme, sans cesser un instant d’être souple et conciliant. Le ministre qui remplissait alors par intérim ces fonctions, M. Durand, était un homme de réelle valeur, mais il n’était pas né. D’Aiguillon eut donc la malencontreuse idée d’envoyer à Vienne le cardinal de Rohan, un très grand seigneur, mais le personnage le moins propre à s’acquitter avec succès de la délicate mission qui lui était confiée. Ce prélat bellâtre, infatué de son nom et de son titre, était étourdi, frivole, dissipé, libertin, fastueux jusqu’à la plus folle prodigalité, incapable de la moindre direction politique et dépourvu de tout scrupule. D’Aiguillon, en le nommant, s’était attiré les bonnes grâces de la puissante maison de Rohan, du prince de Soubise et de la comtesse de Marsan; mais pouvait-il ignorer combien ce choix était déplorable, étant donnés le caractère et les principes de Marie-Thérèse, cette impératrice qui avait une si haute idée de ses devoirs comme souveraine et que la dignité de sa vie avait toujours imposée au respect de l’Europe?
A vrai dire, cette rigidité de mœurs n’excluait, ni les calculs ambitieux qui ont le pressentiment des annexions futures, ni les accommodements de conscience qu’expliquent, qu’excusent au besoin les intérêts supérieurs de l’État.
Ceux-ci, néanmoins, n’exigeaient-ils pas qu’en présence d’un nouveau ministre, évidemment prévenu contre la politique de son prédécesseur, son plus mortel ennemi, on lui prodiguât toutes les promesses, on lui consentît toutes les concessions susceptibles d’endormir sa défiance?
Tactique, en vérité bien superflue, que révèlent les réponses de Mercy aux instructions précises de sa souveraine! Car notre secrétariat des affaires étrangères ne savait pas appuyer sa conception d’une Pologne intangible et libre, d’un ultimatum inflexible; et d’autre part, Louis XV ne se désintéressait que trop de ses devoirs de roi.
Mais un revirement était possible. Et c’était pour s’assurer une neutralité bienveillante, autant que pour maintenir l’alliance des deux pays, que Marie-Thérèse d’abord, puis son ambassadeur, s’efforçaient d’amener la Dauphine à montrer moins d’hostilité contre Mᵐᵉ Du Barry et contre le duc d’Aiguillon. Mercy n’en prisait pas mieux celui-ci qu’il appelait «ministre médiocre à petites ruses et manœuvres sourdes». Mais il se faisait fort d’y porter remède, si Mᵐᵉ l’archiduchesse «moins légère et moins obstinée» dans sa conduite envers Mᵐᵉ Du Barry «lui donnait un peu de jeu[243]». Les instances de Mercy auprès de Marie-Antoinette finirent par obtenir gain de cause. Le 1ᵉʳ janvier 1772, quand Mᵐᵉ Du Barry, accompagnée de la maréchale de Mirepoix et de Mᵐᵉ d’Aiguillon, se présenta chez la Dauphine, celle-ci dit à la duchesse, en regardant la favorite: «Il y a bien du monde aujourd’hui[244]». Et chacun, dans l’entourage du premier ministre, de célébrer la grâce, l’aménité, la modération de la jeune princesse. En vérité, on se contentait de peu. Par contre, la coterie de Mesdames était indignée; et les filles du roi firent grise mine à leur nièce.
Cependant, malgré ses tâtonnements, ses incertitudes, son désir de ne déplaire à personne, d’Aiguillon avait encore un certain respect des traditions. Il ne pouvait oublier par quelle ligne de conduite son illustre ancêtre, le cardinal de Richelieu, avait assuré la prépondérance européenne de la France et rendu son propre nom immortel. Il était, par exemple, telles amitiés séculaires qu’il fallait pieusement conserver, tel engagement sacré qu’il importait de tenir. La Suède attendait les subsides, promis, de la grande nation, dont elle défendait les intérêts politiques dans le Nord.
Mais, hélas! le trésor de la France était vide. Creutz, l’adroit ministre de Suède à Versailles, écrivit alors au roi Gustave d’envoyer à Louis XV «une lettre touchante, une très flatteuse à Mᵐᵉ Du Barry et une pleine de confiance et d’amitié à M. d’Aiguillon[245]». En dépit de Mᵐᵉ d’Egmont, qui ne voulait donner son portrait au roi de Suède que si le jeune souverain s’engageait à ne pas réclamer celui de la comtesse Du Barry, Gustave suivit le conseil de son ministre et reçut les subsides. D’Aiguillon continua cet accord amical; et le coup d’état du 19 août 1772, qui libéra le roi de Suède du joug de sa turbulente noblesse, et qu’avaient si bien préparé les conseils de Vergennes, le représentant de la France, fut presque un triomphe pour d’Aiguillon. Aussi la duchesse, chez qui nous avons déjà signalé la préoccupation constante de l’honneur du nom, écrivait-elle, sur le mode lyrique, elle d’ordinaire si simple de ton et si naturelle d’allure:
«... Je ne vous manderai aucunes nouvelles d’ici: celle de Suède les a toutes absorbées: je ne doute pas du plaisir qu’elle y a fait. Votre amitié vous fait partager tout ce qui est à la gloire de M. d’Aiguillon. Il est vrai que le nom de Gustave et celui de Richelieu ne peuvent se séparer pour les grandes choses. Il est plaisant que la France n’ait bien secondé la Suède que sous le règne d’un Gustave et le ministère d’un Richelieu[246].»