—Il faut bien que cela soit comme cela.

Enfin, après une conversation des plus animées entre Louis XV, sa maîtresse et son premier ministre, le roi laissa tomber ces mots, en se mettant au jeu:

—Cent mille écus argent comptant, soixante mille livres de pension dont cinquante mille reversibles sur Mᵐᵉ de Choiseul[238].

D’Aiguillon fit part à Du Châtelet de la décision royale. Le dédommagement dépassait les prévisions de l’ex-colonel-général[239]; mais son amour-propre sortait singulièrement froissé de l’aventure:

—Ni moi, ni Mᵐᵉ de Choiseul, écrit l’ancien ministre, ne fîmes de remerciement. L’injustice et surtout la manière dure qu’on avait employée nous dispensaient de la reconnaissance.

Dans l’origine, c’était le comte de Provence que Louis XV avait donné pour successeur à Choiseul. Mais, devant l’opposition du Dauphin, la charge fut attribuée au comte d’Artois.

N’importe, dans l’âme vindicative de d’Aiguillon, l’affaire du régiment des Suisses dut être la contrepartie de celle du régiment du roi.

XIII

Le partage de la Pologne et ses responsabilités.—Ambitions du comte de Broglie.—Le cardinal de Rohan nommé ambassadeur à Vienne.—Tactique autrichienne: condescendance de la Dauphine.—L’amitié suédoise et le lyrisme de la duchesse d’Aiguillon.—«Deux brigands et une dévote».—Les gémissements de Marie-Thérèse.—L’irréparable.—Conseils du comte de Provence.—La révolte de la Dauphine.—La vie à Fontainebleau.—La «croquante» de Versailles.—Mort de «la grosse duchesse».

Trop longtemps, le duc d’Aiguillon a supporté, à lui seul, devant l’Histoire la responsabilité du partage de la Pologne. Certes ce fut, sous son principat, que cette iniquité fut consommée; mais il la subit, comme, cent ans plus tard, des ministres français signaient, contraints et forcés, le traité qui arrachait à leur patrie l’Alsace-Lorraine. Aurait-il pu, avec plus de décision et de fermeté, conjurer la catastrophe? Rien n’est moins certain. Choiseul n’avait pas surveillé d’assez près la coalition qui se formait dans le Nord: il avait trop laissé décliner en ces pays lointains le prestige de la France. Surpris, il voulut faire face au danger; il lança Dumouriez comme un brûlot; mais il était trop tard. N’eût-il pas été atteint par la disgrâce, que tout son brio de diplomate, toute sa vigueur d’homme d’État auraient échoué devant l’irréparable.