Malgré son peu de goût pour la représentation, la femme du nouveau ministre s’était décidée à «faire ses visites», puis elle s’était «suivant l’usage livrée au public[230]».
De Fontainebleau où elle n’était «pas aussi bien logée qu’à Compiègne», elle continuait ses confidences à Balleroy qu’elle priait, par la même occasion, de lui rapporter un manchon d’hermine doublé de taffetas[231]. Ce n’était pas sans une certaine ironie qu’elle recevait les courbettes empressées de tous ces gens de cour qui l’avaient fuie comme la peste, pendant les heures difficiles des Etats de Bretagne et du procès de Paris: «tout ce qui est ici a passé chez moi indistinctement; même Mᵐᵉ de Chauvelin, que vous avez vue à Compiègne si hautaine, est douce comme un mouton et ne bouge de chez moi. Il n’y a que quatre femmes qui n’y ont pas mis les pieds: Mᵐᵉ d’Egmont et sa grosse belle-fille[232] et Mᵐᵉ de Duras». Elle est d’ailleurs animée du plus grand esprit de conciliation; et les aphorismes qu’elle énonce pour en témoigner seront repris cinquante ans plus tard par Brillat-Savarin: «Il ne faut changer mon cuisinier: il met d’accord les gens les plus opposés: aussi je nomme Martin le pacificateur de la cour». Toutefois l’attitude hostile de Mᵐᵉ d’Egmont avait quelque peu altéré sa bonne humeur: «Ma chère cousine a été ridicule avec moi; et il n’aurait tenu qu’à moi, si je n’avais pas été plus sage qu’elle, d’avoir quelques scènes avec elle; mais je les ai évitées avec soin; je respecte en elle le nom que je porte et la fille d’un homme qui, depuis mon mariage, m’a toujours traitée en père...»
D’autres haines, plus implacables encore et partant de plus haut, sur lesquelles la duchesse se garde bien de s’expliquer, menaçaient déjà son mari, trop fidèle allié de la Du Barry. M. d’Aiguillon devait son poste de premier ministre à la maîtresse du roi: c’était de toute justice qu’il intervînt en sa faveur dans la lutte qui s’engageait contre elle, plus ardente que jamais: «il la gouverne moins par un ascendant décidé que par la souplesse, les égards et les soins», écrit Mercy-Argenteau, à Kaunitz.
Marie-Antoinette ne pardonna jamais à d’Aiguillon l’appui qu’il prêta à Mᵐᵉ Du Barry.
Mesdames applaudissaient à des sentiments d’animosité qui se retournaient contre la maîtresse de leur père; et, dans l’horreur que celle-ci leur inspirait, elles en étaient arrivées à se rapprocher de Choiseul, que l’expulsion des jésuites leur avait rendu plus particulièrement odieux[233]. L’affectation qu’elles apportaient à défendre le ministre disgracié ne pouvait qu’indisposer davantage Mᵐᵉ Du Barry contre un homme qui s’était affirmé si résolument son ennemi. Au reste, Louis XV n’attendait pas après des influences étrangères pour prendre en grippe son ancien favori. L’exil triomphal de Chanteloup et toutes les manifestations en l’honneur du vaincu dont une publicité savante amplifiait l’éclat, avaient fini par énerver ce monarque, parfois si ombrageux sous son apparente indifférence. Aussi, quand on vint lui proposer d’enlever à Choiseul, un an à peine après sa chute, sa charge de colonel-général des Suisses et Grisons (et d’Aiguillon dut participer à la manœuvre), Louis XV se laissa-t-il facilement persuader.
D’ailleurs, le principal intéressé, dès qu’il reçut l’ordre de se démettre, ne put s’y tromper un seul instant. Vainement il avait cru à la parole royale l’assurant, en 1762, qu’il resterait toujours titulaire et possesseur de sa charge. Or, d’Aiguillon venait d’écrire à M. Du Chatelet, l’ami et le représentant de l’ancien ministre, qu’elle n’était pas «inamovible», déclaration confirmée en ces termes de la main même du prince: «ce que dessus ma façon de vouloir[234]!» Et Choiseul d’en tirer cette conclusion qui fait peu d’honneur à sa clairvoyance, si toutefois elle est bien l’expression sincère de sa pensée: «Je n’ai commencé que de ce moment à être vraiment l’ennemi personnel de M. d’Aiguillon et la conduite du roi à mon égard achève l’opinion que j’avais de lui et le dégoût que sa faiblesse cruelle m’inspirait[235]».
Les Mémoires, parus en 1790 sous le nom de Choiseul, sont consacrés en grande partie, le deuxième volume surtout, à l’histoire des négociations qui s’engagèrent et des correspondances qui furent échangées pour la cession de ce brevet de colonel-général. La charge rapportait cent mille livres[236] et les dettes du titulaire étaient énormes. Du Chatelet, intermédiaire très actif et très dévoué, en dépit de tous les tracas que lui valent la raideur et l’aigreur de Choiseul, a trop bien pénétré la volonté arrêtée et irréductible du roi pour ne pas inviter instamment son ami à donner sa démission. Enfin Choiseul cède. Les lettres de continuer.
Il s’agit du prix à débattre. Du Chatelet rend compte à Chanteloup de ses conférences, tantôt avec Mᵐᵉ Du Barry, tantôt avec d’Aiguillon. S’il faut en croire la favorite, le nouveau ministre ne témoigne d’aucun «acharnement» contre son prédécesseur, elle encore moins; c’est le roi qui estime intolérables les chroniques de Chanteloup. Au surplus, «d’Aiguillon ne la gouverne pas; elle écoute tout le monde et ne fait que ce qu’elle veut[237]».
Ce qui n’est pas douteux, c’est que Mᵐᵉ Du Barry se montra, dans la circonstance, plus conciliante que Choiseul ne pouvait raisonnablement l’espérer: «M. Du Chatelet, écrit Mᵐᵉ Du Deffand à Walpole, ne trouvant pas de facilité auprès de M. d’Aiguillon, se détermina à parler à Mᵐᵉ Du Barry, en qui il trouva plus de douceur et de facilité».
Choiseul, dont cette intervention humiliait la fierté, conservait son ton cassant et son attitude de grande victime. Il crut devoir à son orgueil de faire passer sous les yeux du roi, dans les salons de Choisy, une lettre qui l’irritât au possible. Mais la favorite se tourna vers d’Aiguillon et lui dit tout haut: