—M. de Mercy, vos avis ne fructifient guère; il faudra que je vienne à votre secours[223].
D’autre part, les débuts de d’Aiguillon qu’avait accueillis, avec une certaine faveur, la diplomatie étrangère, avaient rencontré plutôt de la méfiance chez les Choiseul. Et même la duchesse avait failli se brouiller avec Mᵐᵉ Du Deffand, après un échange de lettres où elle s’était départie quelque peu de son aménité coutumière, dans une note de vivacité et d’aigreur que ne méritait pas sa correspondante. Mᵐᵉ de Choiseul lui avait écrit le 9 juillet[224] que, si elle respectait la mère, elle n’était pas éblouie de la politesse qu’affectait le fils. «Je suis seulement ennuyée d’en entendre parler. Il fait le mort, mais gare à la résurrection! Car les bons ne seront pas assis à sa droite.» Du fait même de cette déclaration, Mᵐᵉ Du Deffand, qui rêvait peut-être d’accommodements futurs, s’était crue autorisée à des avances qu’elle trouvait toutes naturelles:
«Je dirai à Mᵐᵉ d’Aiguillon tout ce que vous me dites d’elle, mande-t-elle à la duchesse de Choiseul. La fortune de son fils ne lui tourne pas la tête: c’est une très aimable femme.»
La dame de Chanteloup se montra excessivement froissée que sa correspondante eût répété un éloge qui serait «une bassesse indigne d’elle», car elle aurait «l’air de quémander la bienveillance» de la douairière.
Pendant un long mois, la «petite-fille» et la «grand’maman» disputèrent, à perte de vue, sur cette question de... point d’honneur, qui semblait tout de même au bon abbé Barthélemy, intermédiaire bénévole entre les deux parties, un raffinement de «délicatesse» chez la duchesse de Choiseul. Mais cette exagération de susceptibilité allait trouver en quelque sorte sa justification dans un de ces petits événements de cour, qui prenaient alors les proportions d’un gros scandale et dont parle incidemment une lettre de Mᵐᵉ d’Aiguillon au chevalier de Balleroy. La femme du ministre raconte à son confident ses petites misères. Elle a souffert d’un rhume qui «dégénéra en fluxion sur un œil qu’elle eut poché» pendant quelques jours:
«Comme j’étais engagée à dîner chez Mᵐᵉ Du Barry à Luciennes avec tout le corps diplomatique et que ma belle-mère devait y débuter, j’avais fort à cœur de n’y pas manquer. J’ai imaginé de mettre ma tête sur de l’eau bouillante pour finir plus tôt cette fluxion. La chaleur de l’eau et peut-être la disposition m’ont fait porter le sang à la tête.» Ce beau remède lui valut presque une attaque d’apoplexie. Elle eut un «étourdissement suivi de perte de la parole» et des «douleurs dans la tête qui la firent crier comme une femme qui accouche». Aussitôt on la saigna; elle garda le lit le samedi et le dimanche; et «le lundi, j’ai été à Luciennes, de là à Versailles où j’ai donné à souper et le mardi à dîner[225]».
Le «début» de la «grosse duchesse» à Luciennes fait sensation. Le clan des philosophes en reste abasourdi, Mᵐᵉ Du Deffand, qui, jusqu’alors, n’a cessé de rompre des lances en l’honneur de la «sœur du pot», semble fort embarrassée pour annoncer une telle défection à la «grand’maman». Elle lui écrit le 1ᵉʳ octobre: «La mère du Bacha (c’est le nom dont elle se plaît à flétrir d’Aiguillon) est franche, désintéressée; tous ses sentiments sont honnêtes. Elle fit hier une action qui ne vous paraîtra pas une preuve de ce que je dis. Elle dîna chez la sultane. Il y avait huit jours qu’elle résistait au Bacha. Elle se serait brouillée avec lui, si elle avait persisté à résister[226].»
Mᵐᵉ de Choiseul triomphe: «Vous avez beau dire, Mᵐᵉ d’Aiguillon s’est souillée et je rabats de l’estime. Il n’y a point d’autorité, ni de considération qui puisse excuser une infamie[227].»
Si dure pour la belle-mère, Mᵐᵉ de Choiseul se tait sur la bru. Elle qui se sacrifia toujours, sans jamais se plaindre, pour un époux volage, autoritaire et prodigue, elle n’ignore pas que la femme du ministre actuel n’est guère plus heureuse avec son mari. Si M. d’Aiguillon a pu décider sa mère à la plus pénible des démarches, quelle pression ne dût-il pas exercer sur l’esprit de sa femme, pour exiger une absolue soumission aux caprices de ses visées ambitieuses! Désormais la duchesse sera en quelque sorte la dame d’honneur de la favorite: le duc entend qu’elle soit l’inséparable compagne de Mᵐᵉ Du Barry. Et Mᵐᵉ d’Aiguillon subira cette contrainte avec une résignation qui semblera de l’enjouement, tant elle s’applique à ne laisser voir à personne qu’elle obéit à un ordre. Pidansat de Mairobert, observateur perspicace, quand il n’est pas préoccupé de la fabrication de ses nouvelles scandaleuses, a bien compris le caractère de Mᵐᵉ d’Aiguillon jeune[228]. C’est «pour complaire à son mari», qu’elle fait une «cour assidue» à la protectrice de cet époux peu scrupuleux. Elle y gagne l’insigne honneur d’une «familiarité» qui la met souvent dans l’embarras. Un jour, elle complimente, par bienséance, la comtesse Du Barry sur le goût exquis d’une toilette qu’on vient de lui apporter. Là-dessus, la bonne fille qu’est la maîtresse du roi, prend feu: elle court embrasser la duchesse et la supplie, au nom de leur amitié, d’accepter la robe. Mᵐᵉ d’Aiguillon se défend de recevoir un cadeau «qui ne convient pas à une aussi vieille femme»—aveu qui ne lui coûte guère, et qu’on trouve fréquemment dans sa correspondance. Sur ces entrefaites arrive le roi qui donne gain de cause à la comtesse; et les courtisans de trouver l’aventure plaisante.
Mᵐᵉ d’Aiguillon était donc devenue le chaperon de la Du Barry dans les cérémonies officielles. L’année suivante, au décintrement du pont de Neuilly (22 décembre 1772), la famille royale brillant par son absence, «la favorite, écrit Mairobert, resta seule en possession de tous les honneurs». On avait «dressé une loge» à son intention. Elle arriva dans un carrosse dont le fond était occupé par la maréchale de Mirepoix et la duchesse d’Aiguillon: elle se tenait sur le devant avec le comte de la Marche, le seul prince du sang qui fût présent et qui lui servit d’écuyer pour la circonstance[229].