La Dauphine, poursuit la comtesse, «n’a cessé de me témoigner une sorte de mépris».
Mercy lui prodiguant de bonnes paroles, Mᵐᵉ Du Barry entre en confiance, et, le cœur sur la main, ne lui cache rien de son histoire. Elle lui parle de son entrée à Versailles, lui dit comme elle s’ingénie à désennuyer le roi et ce qu’elle pense des gens de la cour: si elle s’exprime ainsi en toute liberté, c’est que sa belle-sœur, «surveillante qui la garde à vue pour le duc d’Aiguillon», est absente. Et cet aimable bavardage (au fait Mercy est-il bien exact?) se continue jusqu’au moment où paraît le roi.
—Dois-je me retirer, Monsieur? dit-elle (elle ne l’appelle pas encore la France).
Louis XV est seul avec l’ambassadeur. Lui aussi se plaint amèrement. Son petit-fils est incapable de diriger la Dauphine, dont la jeunesse trop exubérante a besoin d’être mise en garde contre les pièges qui l’entourent. Aussi veut-il confier à Mercy-Argenteau la surveillance de la princesse. Il remarque chez elle «des préventions et des haines qui lui sont suggérées». Il invite donc le diplomate à «voir souvent» Marie-Antoinette: il l’autorise même à lui parler en son nom.
Mercy trouve la mission délicate: il le dit. Le roi, embarrassé à son tour, rappelle d’Aiguillon et la comtesse restés dans le cabinet de toilette. Il se lève:
—Il est tard, je vais souper avec mes enfants.
Quand il est parti, le premier ministre et la favorite pressent Mercy de revenir souvent causer aussi simplement avec le roi[222].
Louis XV, volontiers timide, n’avait pas dit à son interlocuteur d’où venaient ces «préventions», ces «haines». Et Mercy, qui en connaît la source et qui veut répondre à la confiance du roi, ne dissimule pas que ses tentatives de conciliation trouvent du côté de Mesdames une opposition irréductible.
En effet, ce n’étaient pas seulement de grandes dames, mais les propres filles de Louis XV et surtout Madame Adélaïde, qui menaient la campagne, poussant devant elles la Dauphine, déjà fort entraînée à subir cette pression familiale. Mercy-Argenteau, redoutant un éclat, s’était efforcé, le 31 juillet, après son entretien avec le roi, de faire appel à la prudence de la jeune princesse, si impulsive de sa nature. Reprenant le thème cher à Marie-Thérèse et à Kaunitz, Mercy redoublait d’instances et de prières auprès de Marie-Antoinette, pour qu’elle eût «l’air d’ignorer le vrai état de la favorite et la traitât sans affectation comme toute femme présentée...» et surtout pour qu’à aucun prix elle ne suivît «les directions de Mesdames». Il crut l’avoir persuadée: car elle lui promit d’adresser la parole à Mᵐᵉ Du Barry, lorsqu’elle entrerait au cercle de la cour. Et comme il la suppliait de persévérer dans sa résolution, sans, bien entendu, en instruire Mesdames, la Dauphine parut choquée d’une insistance qui semblait mettre en doute la parole donnée. Il est vrai qu’elle ne la tint guère; car, le 11 août, alors que, suivant sa convention avec Mercy, elle s’approchait de l’ambassadeur, debout à côté de la comtesse, elle rebroussa aussitôt chemin: la voix impérieuse de Mᵐᵉ Adélaïde lui avait crié qu’il était temps de partir; et la petite Dauphine avait suivi docilement sa tante.
Mᵐᵉ Du Barry ne put dissimuler au roi le dépit qu’elle avait ressenti d’un tel affront, et Louis XV qui, de bonne foi, avait supposé à l’ambassadeur d’Autriche une influence réelle sur l’esprit de Marie-Antoinette, lui dit, le lendemain, d’un ton moqueur: