Pour n’être pas aussi démonstrative, la «joie» de sa belle-fille n’était pas moindre. C’était, pour elle, comme la revanche des mauvais jours et l’espoir d’une vie meilleure, sinon moins agitée, ce qu’elle eût préféré, sans nul doute, à tout ce tumulte triomphal. Elle savait reconnaître ses vrais amis. Belleval nous dit comme elle fut touchée de la démarche du jeune officier «revenu de si loin» à Versailles pour lui présenter ses félicitations; elle n’ignorait pas «le fond d’affection qu’elle peut faire sur lui[217]».

Balleroy avait sa part, comme bien on pense, dans cette distribution, entre intimes, de bonnes paroles. Le billet qu’elle lui adresse de Versailles, le 8 juillet, témoigne assez de sa quiétude d’âme: elle ne lui parle plus politique; elle le plaisante sur un sujet qui devait revenir souvent dans leurs conversations. «Vous aurez encore le temps de déchiffrer ma lettre: vous êtes assez habile pour cela»; puis elle a d’autres préoccupations, mais qui n’altèrent en rien sa belle humeur: «je ne compte retourner à Paris que mercredi matin; ma fille n’est pas encore accouchée; je me flatte que, puisqu’elle a eu la complaisance d’attendre jusqu’à présent, elle n’accouchera que mercredi; ce serait faire les choses bien galamment...» Tout enfin serait pour le mieux, si son mari n’était recrû de fatigue, avec ses exercices de chevau-légers.

XII

Pronostics sur le futur ministère.—Dîners diplomatiques.—Entrevue de Mercy-Argenteau avec la favorite et Louis XV.—Echange de lettres aigres-douces entre Mᵐᵉ Du Deffand et la duchesse de Choiseul.—Le dîner de Luciennes.—Jugement sévère de la duchesse de Choiseul.—Au décintrement du pont de Neuilly.—Conspiration de Mesdames contre la Du Barry.—Le régiment des Suisses.

Le duc d’Aiguillon allait connaître un travail autrement difficile, délicat et pénible que celui d’une cavalcade sur un champ de manœuvres, un travail auquel il n’était pas suffisamment préparé, mais que son ambition, servie par une présomption sans bornes, se croyait assuré de mener à bonne fin.

Or la situation que lui avait laissée Choiseul était, à l’extérieur comme à l’intérieur, enchevêtrée de telles complications, qu’eût-il pratiqué une politique toute personnelle, ou continué celle de son prédécesseur, il ne pouvait s’attendre à d’éclatantes victoires diplomatiques. Et, de fait, dans les trois années de son ministère, il ne compta guère que des insuccès et des échecs: son manque de décision, sa crainte de déplaire et surtout sa complète ignorance de la mentalité royale, ondoyante et diverse en son indolence voulue, le condamnaient fatalement à cette politique sans résultats. Habile administrateur en Bretagne, il devait être à Versailles le plus médiocre des ministres.

Son avènement avait exercé néanmoins l’imagination, toujours en éveil, des courtisans. On lui prêtait, ainsi qu’à ses collègues, les combinaisons les plus subtiles. On le voyait déjà, avec le chancelier et M. de Boynes[218] «se porter au grand pouvoir» et travailler «longtemps de front» à l’expédition des affaires. Mais, disait-on, des causes de conflit divisaient Maupeou et d’Aiguillon: celui-ci, en prévision des «troubles de l’Europe» qui pourraient «entraîner la France», demandait au conseil des impôts que refusait le chancelier; mais son esprit souple et avisé l’emporterait enfin sur l’autoritarisme de Maupeou pour être mis à son tour en échec par la pondération de M. de Boynes[219].

Mᵐᵉ Du Deffand n’édifiait pas de moindres romans. Elle voyait déjà Terray «sauter», pour s’être permis d’avoir payé, sans consulter le ministre, les sommes dues à la Chalotais[220]. Or, c’était d’Aiguillon qui, soucieux de se rendre populaire, avait pris l’initiative de faire restituer ses pensions à l’exilé de Saintes.

Il mettait à profit les dîners que donnaient en son honneur «ses amis», pour pratiquer le plus largement possible avec les cours étrangères cette politique d’apaisement qu’il avait inaugurée dès son entrée au ministère. Le 28 juillet, à Compiègne, la duchesse de Valentinois, dame d’atours de la comtesse de Provence, avait prié à souper, avec le duc et la duchesse d’Aiguillon et le duc de la Vrillière, une partie du corps diplomatique, le nonce, les ambassadeurs d’Autriche et de Sardaigne. Il est vrai que, Mᵐᵉ Du Barry étant de la fête, Fuentès et Carracioli, représentants de l’Espagne et des Deux-Siciles, s’étaient fait excuser. Mercy-Argenteau a raconté la scène. C’était la première fois qu’il se rencontrait avec la sultane favorite: à celle-ci le nonce et l’ambassadeur de Sardaigne prodiguaient leurs grâces. Mercy attendit qu’elle lui adressât la parole; et, très sensible à cet accueil, le diplomate écrit: «Je reçus plus de distinction que n’en avaient éprouvé les autres». Aussi, quand le duc d’Aiguillon, toujours dans l’esprit de son rôle, le prit à part et l’avertit que le roi lui donnait un rendez-vous pour le surlendemain chez Mᵐᵉ Du Barry, Mercy n’eut-il garde d’y manquer. D’ailleurs d’Aiguillon l’y conduisit, et, sous prétexte d’aller examiner des estampes dans une pièce voisine, laissa Mercy en tête-à-tête avec la dame du logis, qui s’empressa de faire asseoir le diplomate à côté d’elle et de lui conter ses doléances. Elle était désolée «qu’on l’eût prévenue auprès de la Dauphine par les calomnies les plus atroces, en lui attribuant des propos irrespectueux pour son Altesse Royale», alors qu’elle avait «fait les plus justes éloges des charmes» de la princesse.

On sait en effet le mot prêté à la Du Barry et rapporté—naturellement—à Marie-Antoinette; elle aurait appelé la vigilance du vieux monarque sur les périlleuses inconséquences de cette «petite rousse»; paroles imprudentes autant que cyniques, si jamais elles furent prononcées;[221] car elles ne pouvaient que révolter la pudeur de la femme et blesser cruellement l’orgueil de la future reine.