La comtesse Septimanie d’Egmont, la propre fille du maréchal, leur meilleur ami, était précisément de ces adversaires implacables, trop hautaine et trop franche pour rien dissimuler de son aversion. Mᵐᵉ d’Armaillé, biographe de la comtesse, explique cette animosité par la rancune des «tyrannies intérieures» que Septimanie avait eues à subir du fait de «ce personnage peu sympathique, son cousin d’Aiguillon[214]».
Peut-être Mˡˡᵉ de Richelieu avait-elle raison; mais oubliait-elle que «la grosse duchesse» lui avait toujours témoigné une si vive sollicitude et une si ardente tendresse, que sa bru et ses petites-filles en avaient un instant pris ombrage? Cette bonne personne qu’était la douairière avait voulu consoler Septimanie dans sa tristesse d’orpheline: car le maréchal, si délicieux homme de cour, était un père autoritaire et despote jusqu’à la dureté. Après s’être débarrassé de la surveillance de sa fille adolescente, en la confiant à l’affection bruyante de sa cousine d’Aiguillon, Richelieu avait marié Septimanie, sans même la consulter, au comte d’Egmont, alliance qui flattait sa vanité. Cet égoïste, d’une sécheresse de cœur égale à la fatuité de son esprit, n’avait jamais pratiqué qu’à ce point de vue le culte de la famille. Il semble que sa fille, quoiqu’en disent ses panégyristes, ne l’ait pas mieux connu. En tout cas, dans une circonstance où les lois de la solidarité familiale étaient en jeu, elle ne sut pas faire le sacrifice de ses ressentiments à la reconnaissance dont elle aurait dû se sentir pénétrée pour la douairière d’Aiguillon.
Il était d’usage, à la Cour, que la femme d’un ministre vînt, peu de jours après la nomination de son mari, remercier le roi, accompagnée d’une de ses plus proches parentes. La duchesse d’Aiguillon avait prié sa cousine Septimanie de lui rendre ce service. Mᵐᵉ d’Egmont refusa net, sous prétexte que le roi devait ordonner aux deux dames de faire également visite, d’abord aux «princesses», puis à Mᵐᵉ Du Barry. Entraînée par son exemple, la douairière se récusa, elle aussi. Le maréchal de Richelieu s’emporta avec la dernière violence contre sa fille: certes, ce n’était pas l’amour de la famille, mais l’orgueil du nom qui excitait sa colère. Celui de la comtesse d’Egmont fut plus fort, et la duchesse subit cet affront de se présenter devant le roi avec une parente très éloignée, alors que son mari était déjà mal reçu par la Dauphine. Le maréchal, exaspéré, chassa Septimanie de sa présence et, de plus, exigea de la douairière qu’elle cessât de la voir et de lui écrire.
Aussi intransigeante que son père, la comtesse ne désarma pas. Quand elle devint la correspondante du roi de Suède, Gustave III, elle ne cessa de vilipender, par écrit, son cousin d’Aiguillon:
«Son orgueil est tel, dit une de ses lettres, qu’il ne conçoit pas qu’on puisse soupçonner l’art qu’il emploie, si grossier qu’il soit. Par exemple, il croit qu’il lui suffit de dire à propos de la grande affaire de Bretagne: «J’étais à Bannière (sic) quand M. de la Chalotais a été arrêté», pour qu’on reste persuadé qu’il n’y a eu aucune part.»
Mᵐᵉ d’Egmont reconnaît cependant que «si son amour-propre ne se trouve point en opposition avec le bien, il pourra faire de grandes choses, nul homme n’ayant plus de moyens pour réussir à ce qu’il entreprend, tant par la fermeté de son caractère que par l’application et la suite qu’il met aux affaires».
A vrai dire, les avis étaient bien partagés sur le rôle qu’allait jouer d’Aiguillon, parvenu au pouvoir. Ils se ressentaient, en général, de l’opinion qu’on s’était faite, vraie ou fausse, des affaires de Bretagne. Horace Walpole, le familier du salon Du Deffand, déclarait qu’«avec des talents médiocres, le nouveau ministre s’était hissé près du trône en se faisant l’instrument de sa tyrannie».
Le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur d’Autriche, qui sera désormais en relations suivies avec d’Aiguillon, en parle sur un ton moins dédaigneux. Mais il le voit sous l’angle où l’envisage Mᵐᵉ d’Egmont: peut-il oublier que Choiseul fut le grand artisan de l’alliance entre la France et l’Autriche? Aussi écrit-il, le 22 juin, à Kaunitz, le ministre des affaires étrangères de Marie-Thérèse:
«Il est de notoriété publique que M. d’Aiguillon a de l’esprit, un cœur haineux et méchant, qu’il est intrigant, adroit, grand travailleur, ennemi implacable, mais aussi ami très constant du peu de gens auxquels il a voué ce sentiment. Son début vis-à-vis des ministres étrangers annonce un grand désir de plaire; et il ne serait peut-être pas impossible que, par nécessité et par système, il réformât en partie les vices qu’on attribue à son caractère. Il y a grande apparence que, dans les premiers temps, il s’occupera moins des affaires d’Etat que d’intrigues de cour; et malheureusement, il y a ici, dans ce genre, de quoi remplir la vie d’un homme[215].»
En effet, la première rencontre du nouveau ministre avec les représentants des autres puissances leur avait laissé une impression plutôt favorable. Elle s’était faite sous les plus heureux auspices et sur un terrain où l’on se met presque toujours d’accord. D’Aiguillon avait donné le 5 juin son premier dîner diplomatique; et Mᵐᵉ Du Deffand, qui semble vouloir se tourner vers le soleil levant, décrit avec une certaine complaisance la solennité. Cinquante-cinq convives prenaient part au festin; et la douairière en faisait les honneurs avec sa bru. Tous les diplomates avaient trouvé «la grosse duchesse» charmante, simple et naturelle dans sa joie, «exempte de hauteur et de fausse gloire et si éloignée d’être avantageuse que tous les partis sont contents d’elle, l’estiment, l’aiment et lui veulent du bien[216]».