Après ces fêtes, comme après celles du mariage du Dauphin, la politique reprit ses droits. Le duc de la Vrillière, chargé de l’intérim des affaires étrangères, restait inactif, alors que toutes les ambassades frémissaient d’impatience devant les difficultés diplomatiques qui surgissaient à l’horizon.

—C’est bien de tailler, disait Catherine de Médicis à ses fils: il faut recoudre maintenant.

Mᵐᵉ Du Barry n’était pas une Catherine de Médicis. Et l’habileté toute féminine dont elle usa, d’abord pour renverser Choiseul, puis pour lui substituer d’Aiguillon, serait fort invraisemblable chez un esprit aussi court, si l’on ne savait qu’elle suivait ponctuellement les instructions de Maupeou et d’Aiguillon, et mieux encore, comme nous le croyons avec M. Claude Saint-André, les conseils de sa très fine et très déliée belle-sœur Mˡˡᵉ Claire-Félicité Du Barry[210]. Cette intelligente personne était absolument dévouée à l’ancien commandant de Bretagne. Elle avait compris de quel poids pouvait être pour la fortune de sa famille le crédit d’un grand seigneur tel que le duc d’Aiguillon. Et, certainement, elle ne dut pas être étrangère au second acte de la comédie que la comtesse joua, pendant six mois, avec un monarque, chez qui l’impatience de la volupté promise finissait toujours par l’emporter sur la résistance d’une méfiance instinctive.

«C’est un fait certain et connu des amis de M. d’Aiguillon, raconte Chamfort, que le roi ne l’a jamais nommé ministre des affaires étrangères. Ce fut Mᵐᵉ Du Barry qui lui dit: Il faut que tout ceci finisse; et je veux que vous alliez demain remercier le roi de vous avoir nommé à la place. Elle dit au roi: M. d’Aiguillon ira demain vous remercier de sa nomination à la place de secrétaire d’Etat des affaires étrangères. Le roi ne dit mot. M. d’Aiguillon n’osait pas y aller. Mᵐᵉ Du Barry le lui ordonna. Il y alla. Le roi le lui dit, et M. d’Aiguillon entra en fonctions sur le champ[211]

Cette nomination à la muette datait du 2 juin. Mᵐᵉ d’Aiguillon, alors à Pontchartrain chez Maurepas, écrivait, le 8, à Balleroy:

«On vous a sûrement mandé que le voilà maintenant ministre des affaires étrangères: il y a si longtemps que le public avait désigné cette nomination que l’on a eu du reste le temps de réfléchir à ce que l’on doit en penser.» La nouvelle ministresse ne paraît pas autrement ravie de ce changement de fortune; elle dit sans phrase: «Mon parti est pris et je sacrifie ma liberté aux volontés de mon maître... Je suis accablée déjà de lettres plus plates et plus basses les unes que les autres, qui m’inspirent pour le plus grand nombre des écrivains le plus profond mépris, mais auxquelles il faut pourtant répondre comme si elles étaient sincères.»

La duchesse était assez perspicace pour ne pas ignorer quel venin distillait cette adulation.

Ce n’était pas que son mari ne fût pris directement à partie, au milieu de son triomphe, par des libelles, des vaudevilles, des épigrammes, presque tous anonymes, il est vrai. Le roi lui-même n’était pas épargné. Dans tous les salons courait ce huitain sous le titre: La Clique de Mᵐᵉ Du Barry:[212]

Par elle on devient ministre.
C’est, sur son ordre sinistre,
Que d’Aiguillon tient registre
Des élus et des proscrits[213].
Le public indigné crie;
Mais du roi l’âme avilie,
Sûre de son infamie,
Est insensible au mépris.

Il était cependant des outrages auxquels le nouveau ministre était plus particulièrement sensible, et sa femme par contre-coup: ceux qu’ils recevaient de leur propre famille, de ces Richelieu auxquels la duchesse était si fière d’appartenir et qui ne se cachaient pas pour leur cingler au visage leur insolent dédain.