La veille de ce fameux souper, il avait reçu à sa table les d’Aiguillon; et Mᵐᵉ Du Deffand, qui était du repas, en écrit à Mᵐᵉ de Choiseul, avec une abondance de maladresse, dont elle n’allait pas tarder à se repentir: «Rien de si aimable que le roi... Mᵐᵉ d’Aiguillon (la mère) est toujours très gaie... elle est charmante, elle ne tire point tout à elle, quoique très parlante... elle m’a mis en valeur autant qu’elle a pu... Après le souper, Mᵐᵉ d’Aiguillon fit chanter la Chanson des Philosophes[205]».

Et—brusque changement de langage—à un mois de là, en corneille étourdie qui abat des noix, Mᵐᵉ Du Deffand s’écrie: «Mᵐᵉ d’Aiguillon me parut fort sérieuse; je me figure qu’elle est occupée de tous les changements qui pourront arriver. Je lui trouve bien des rapports avec Agrippine, avec la différence que le trône de son Néron ne lui aura pas coûté de crimes, mais elle pourra bien être une de ses victimes[206]».

On n’est pas plus obligeant[207].

Au reste, par un singulier contraste, en ce siècle léger et futile, où la plaisanterie a souvent tant de grâce, et le scepticisme de si fine ironie, la note mélodramatique vibre à plaisir. Elle se continue sur le mode romain, dans les lettres du Président de Brosses, qui, bien entendu, en sa qualité de parlementaire, abomine les ennemis de la «grande robe[208]»:

«Voilà donc le triumvirat bien établi (Maupeou, d’Aiguillon, Terray) et cordialement uni, si ce n’est dans l’intérieur, du moins pour tout détruire au dehors.»

Ce pacte n’était pas officiel, puisque d’Aiguillon n’était pas encore ministre; mais il se laissait pressentir par le crédit et la faveur dont jouissait déjà le rival de Choiseul. Ses amis commençaient à en éprouver les effets. La duchesse nous l’apprend dans la première lettre que nous trouvons d’elle en 1771. Elle vient d’«embrasser son mari de tout cœur», heureuse que le duc ait pu rendre service au chevalier. Et en même temps, comme elle a été, malgré elle, «dans les fêtes jusqu’au cou», elle lui décrit méthodiquement celles qui ont accompagné le mariage du comte de Provence avec une princesse de la maison de Savoie. Elle fait un portrait fort exact de cette fille de sang royal[209]:

«J’ai été à Choisy attendre le roi qui nous a amené Mᵐᵉ la comtesse de Provence qu’il est de mode de trouver épouvantable. Moi, qui, comme bien savez, ne suis pas la mode, je ne la trouve pas mal; elle est petite, assez bien faite, surtout une belle gorge; elle a les yeux noirs comme jais, fort grands et fort beaux, les cheveux noirs bien plantés, peut-être un peu bas, mais qui ne choquent, le teint de brune, mais uni et mat, le nez gros, la bouche un peu avancée et la forme du visage longue. Ce qui choque au premier coup d’œil, ce sont ses sourcils qui sont très arqués et qui s’éloignent de ses yeux et lui donnent, quand ses yeux sont baissés, par la distance qu’il y a, l’air chinois. Quand elle a les yeux ouverts, cela choque moins, parce que ses paupières qui sont grandes et fort noires, remplissent l’intervalle. En tout, elle a de la physionomie, et l’air de bonté et d’esprit, ce qui fait que sa figure est, à mon gré, loin de déplaire.» Et, raison qui prime toutes les autres, «le comte de Provence en est fort content». La duchesse parle de la cérémonie nuptiale, avec cette sincérité et cette indépendance d’allures que ne sauraient entamer les cailletages de cour:

«Le mariage s’est fait à midi; et il y a eu, le soir, appartement et banquet... Il est encore de mode de dire qu’il n’y avait personne: ce que je puis vous dire en toute vérité, c’est qu’il y avait des barrières depuis l’appartement du roi jusqu’à la chapelle, et que, derrière, sur des gradins, il y avait du monde à s’étouffer, qu’à la chapelle tous les gradins derrière les travées étaient pleins, ainsi que le bas de la chapelle (il me semble que cela s’appelle du monde) et que, pour le banquet, je voulus aller voir la salle et qu’il me fut impossible d’entrer, tant la foule était grande.»

En bonne historiographe, Mᵐᵉ d’Aiguillon signale les illuminations du mercredi «autour des terrasses... en feux de couleur... le portrait du roi, celui de M. le Dauphin, de Mᵐᵉ la Dauphine, de M. et Mᵐᵉ le comte et la comtesse de Provence, au milieu d’une gloire de feu»; le jeudi, au théâtre, la Reine de Golconde qui, comme spectacle, c’est-à-dire pour la décoration et la beauté de la salle, était superbe; comme opéra, c’était le plus mauvais de tous: il n’y a ni musique, ni paroles, mais force cabrioles et décorations...»

Enfin le bal du lundi. La duchesse en est enthousiasmée: «Je n’avais pas d’idée de la beauté de ce spectacle-là. La salle était superbe, éclairée à merveille, remplie jusqu’en haut d’hommes et de femmes extrêmement parés, le carré de la danse, de même environné de femmes très parées; c’est le plus beau spectacle que j’aie vu de ma vie.»