De fait, Choiseul était à peine tombé, que la voix publique lui désignait déjà pour successeur le duc d’Aiguillon.
«Le tyran breton le deviendra de toute l’Europe, écrit Mᵐᵉ Du Deffand: cela veut dire qu’il aura les affaires étrangères.» Et la duchesse de Choiseul lui répond, non sans malice, que ce serait son vœu le plus cher, si le Parlement, du même coup, reprenait le procès de M. d’Aiguillon[201].
Voltaire s’en inquiétait dans sa retraite: «Nomme-t-on toujours le duc d’Aiguillon? demandait-il. On peut être très entaché par le Parlement et bien servir le roi». Opinion que ne lui pardonna pas facilement Choiseul.
Or, dans la correspondance saisie chez le chevalier de Balleroy, nous ne voyons pas la moindre allusion à des bruits qui circulaient, avec insistance, aussi bien dans les cercles mondains que dans les sphères politiques. Il semble même que la duchesse d’Aiguillon—à moins que ses lettres n’aient disparu—ait cessé d’écrire, pendant quelques mois, au chevalier. Et pourtant, des événements s’étaient produits, dans l’intervalle, qui devaient éveiller en sa mémoire des réminiscences bien flatteuses pour l’honneur du nom—légitime orgueil dont elle n’avait pu se défendre, depuis qu’elle était entrée dans la maison des Richelieu. Sa belle-mère, la «grosse duchesse», ne s’était même pas fait faute d’évoquer la grande ombre du cardinal, quand elle avait reçu, le 9 mars, dans son château de Ruel, Gustave de Suède, avec le duc et la duchesse d’Aiguillon, le comte de Maurepas et le duc de Nivernois[202]. Au cours d’un souper, «arrangé comme par hasard», n’avait-elle pas souhaité la bienvenue, «en vers vigoureux», au prince voyageur, au nom du Cardinal?
Le Château de Ruel et ses jardins
d’après Israël Silvestre
Mᵐᵉ Du Deffand note un convive de plus, d’ailleurs bien indiqué pour la circonstance: le maréchal de Richelieu. Le comte de Haga—le futur Gustave III—attendait précisément, ce jour-là, un frère de l’ancien ambassadeur de Suède, M. de Scheffer qui fut un grand ami des d’Aiguillon, au temps de leur prospérité et qui, nous le verrons plus tard, leur resta fidèle dans les mauvais jours[203].
La duchesse de Choiseul ne put s’empêcher de remarquer, dans sa réponse à Mᵐᵉ Du Deffand[204], que le prince «ménageait bien les d’Aiguillon». A son point de vue, elle était dans le vrai; et M. Vatel a dit, avec juste raison, que le comte de Haga avait agi, en cette occurrence, comme un «fourbe parfait», donnant de l’encensoir aux deux partis opposés. Il envoyait le matin ses compliments à Chanteloup, soupait le soir à Ruel, et, le lendemain, obtenait l’insigne honneur d’offrir un riche collier au petit chien de Mᵐᵉ Du Barry.