«Si vous avez quelques affaires à la guerre, aux affaires étrangères, ou à la marine, différez-les, Monsieur le chevalier; car ces trois départements sont actuellement nuls, les ministres qui les possédaient ayant été exilés, l’un à Chanteloup et l’autre à Praslin, cela s’appelle une nouvelle: aussi ne vous en dirai-je pas d’autre: en voilà assez pour aujourd’hui[199]

Malgré son empressement à lancer «la nouvelle», la duchesse avait été devancée auprès de Balleroy; et peut-être le chevalier lui en avait-il fait l’observation, non sans malice, car elle lui écrit, presque dix jours après, et plus longuement, sur un sujet qui lui tient si fort au cœur. Pour la première fois, elle n’a plus peur du cabinet noir; mais elle donne l’impression exacte de l’inquiétude, de l’angoisse même qu’elle ressentait auparavant de la présence de Choiseul aux affaires: et comme elle parle tout aussitôt du contre-coup qui s’est produit en Bretagne, à la chute du ministre, il semble que, par une association d’idées bien excusable, la duchesse rende Choiseul responsable des tribulations qui avaient assailli son mari pendant et après l’exercice de son commandement.

«Je suis bien fâchée, Monsieur le chevalier, de n’avoir pas été la première à vous apprendre la grande nouvelle; mais enfin, je respire et je respire en paix, ce que je n’aurais jamais pu faire, tant que cet homme y (sic) aurait été. Je suis comme des gens qui échappent d’un violent orage, qui sur terre croient encore sentir l’agitation des vagues. J’ai encore de la peine à le croire.» Le «petit faquin d’évêque de Rennes, en apprenant la nouvelle» avait paru, mandait-on à la duchesse, ne point s’en émouvoir; mais, «malgré toute sa fausseté, on voyait la rage qui perçait... M. de Duras est arrivé à Versailles, le jour de l’an, pour prendre son service: il m’a paru—et d’autres gens que moi l’ont trouvé—qu’il avait le visage bien long: il ne l’a pas autant qu’il le mérite et que je lui souhaite[200]».

La disgrâce de Choiseul était le prélude du coup d’état que Maupeou méditait contre le Parlement de Paris. Ce dénouement était inévitable: si l’imprévoyance du premier ministre, le désordre qui régnait dans toutes les administrations, le gaspillage et la gabegie dont la Cour était la première à donner l’exemple, avaient amené le déficit creusé dans les finances, il fallait, pour le combler, une nouvelle série d’impôts; et le chancelier savait que le Parlement se refuserait énergiquement à les voter. Ce fut la cause, non avouée, mais réelle, qui détermina Maupeou.

En outre, les Etats de Bretagne menaçaient de lui donner de nouveau de la tablature. Un pamphlet, répondant au Mémoire de Linguet, avait reproduit les éternels griefs des Bretons contre un homme «qui était l’auteur des troubles de la province, du procès de M. de la Chalotais et des autres magistrats», un homme «qui avait tout mis en usage à Rennes et à Saint-Malo pour faire périr les détenus et surtout M. de la Chalotais».

Les Etats n’avaient pas, il est vrai, osé couvrir de leur approbation un tel factum; mais leur propre réponse au Mémoire de Linguet n’en avait pas été moins frappée, le 2 janvier 1771, d’un arrêt du Conseil, comme «attentatoire à l’autorité du roi et contenant des propos injurieux contre une personne honorée de la confiance de S. M. et dont elle a de tout temps approuvé l’administration.»

Estimant qu’il n’avait plus de ménagements à garder avec des magistrats qui pratiquaient une politique d’irréductible obstruction, qui allaient même jusqu’à refuser l’impôt, Maupeou leur envoya, dans la nuit du 19 au 20 janvier 1771, par des mousquetaires, une dernière sommation d’avoir à reprendre leurs fonctions. Les récalcitrants, bientôt suivis d’une minorité à qui la frayeur avait arraché tout d’abord une sorte de soumission, durent partir pour l’exil; et le 24 janvier, Maupeou confiait à une Commission du Conseil d’Etat le soin de rendre provisoirement la justice. Sans tenir compte des protestations que formulèrent aussitôt les autres Chambres de la Cour et les Parlements de province, Maupeou reconstitua péniblement celui de Paris avec des membres de la Cour des Aides et des juristes de mince notoriété. On sait quelle pluie de quolibets, d’épigrammes, de satires, de libelles se déchaîna sur ce nouvel organe judiciaire, sur son initiateur Maupeou, et sur ses zélateurs. Ce fut, en quelque sorte, un recommencement des affaires de Bretagne. Presque toute la France fit partie de l’opposition anti-gouvernementale: il n’y eut pas jusqu’aux princes du sang—excepté cependant le prince de Condé—qui ne se montrèrent hostiles à l’œuvre du chancelier: mais celui-ci était enfin le maître; et, moins d’un an après, la pacification était presque complète.

XI

Six mois d’attente!—«Le tyran breton le deviendra de toute l’Europe».—Le futur roi de Suède à Ruel: enthousiasme de la «grosse duchesse».—L’«Agrippine» de Mᵐᵉ Du Deffand et le «triumvirat» du Président de Brosses.—Mariage du comte de Provence.—Comment Mᵐᵉ Du Barry fait entrer d’Aiguillon au Ministère; ce qu’en pense la duchesse; ce qu’en pense le public.—Hostilité de la comtesse d’Egmont; avanie subie par Mᵐᵉ d’Aiguillon et colère de M. de Richelieu.—Débuts du nouveau ministère.—Appréciation de Mercy-Argenteau.

La lettre, dans laquelle Louis XV évoquait, pour rassurer Choiseul, le souvenir du «bon tour qu’il avait joué» à d’Aiguillon, retarda de six mois, dit M. Marcel Marion, l’entrée de l’ancien commandant de Bretagne au ministère.—La Vrillière était devenu, par intérim, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères.