Le gazetier, qui avait conté l’anecdote, annonçait un autre jour[401] que La Chalotais venait de recevoir, à titre de compensation, 100.000 francs, 8.000 livres de pension, le titre de marquis et pour son fils celui de Président. Mais il avait dû renoncer à «ses prétentions et griefs contre d’Aiguillon...».... «Cela semblerait prouver que ce duc avait agi en Bretagne par ordre du feu roi, ou que le monarque avait approuvé les procédures de ses représentants en Bretagne. Cependant l’odieux qui a rejailli de cette affaire sur MM. d’Aiguillon et de Calonne subsiste toujours dans l’opinion publique.»

Mais des outrages plus sanglants, des humiliations plus pénibles, une chute plus profonde, et celle-ci définitive, attendaient le duc d’Aiguillon. Or, cet homme de cour, rompu cependant à toutes les intrigues, n’avait jamais eu, pour sa propre destinée, la clairvoyance dont sa femme était supérieurement douée. Les événements qui se précipitaient auraient dû lui ouvrir les yeux; et ses oreilles restaient obstinément fermées aux avertissements que ne lui ménageaient pas de prudentes amitiés. Il se flattait qu’il reviendrait au pouvoir. Sa fierté, réveillée par des voix autorisées, l’en avait fait, il est vrai, spontanément descendre. Et la rapidité avec laquelle il fut remplacé ne démontra que trop que sa révocation était imminente. Son optimisme personnel en fut à peine effleuré: «J’avoue, disait-il à Belleval, que la haine dont la reine me poursuit, après m’avoir honoré jadis de quelque bienveillance, m’a trouvé moins résolu». Il était persuadé que, s’il n’avait dépendu que du roi, il serait resté: «il n’est pas besoin de s’adorer pourvu que les affaires de l’Etat marchent[402]». Faut-il rappeler, d’après les Mémoires du ministère d’Aiguillon, ce rêve d’un projet qui le ramenait au pouvoir pour en faire le coadjuteur de son oncle? Sa belle confiance escomptait toujours l’avenir.

Le 24 septembre 1774, il avait annoncé à ses chevau-légers que la compagnie serait passée en revue par le roi et qu’elle «irait au sacre de Sa Majesté le printemps prochain».

Et Belleval, qui reçoit, en 1775 (avril), les confidences de son commandant, déplore «l’état d’aveuglement où l’esprit le plus subtil reste couvert de nuages». D’Aiguillon, sans prendre autrement garde au sentiment du roi qui le tolère, ni à «la haine de la reine», qui ne le tolère pas, organise, avec son faste ordinaire, pour les fêtes du sacre, de luxueux préparatifs dont s’indigne Marie-Antoinette. Il annonce à ses officiers qu’ils seront reçus à Reims, dans son hôtel et à sa propre table. Mais tout à coup il reçoit un ordre qui le relève de son service à cette fête grandiose. C’est le «coup de tonnerre» précurseur de la tempête. Et quel désarroi parmi les chevau-légers! Belleval en esquisse un leste croquis[403]. Le comte de la Coste lui apprend, dans la Grande Galerie de Versailles, qu’il doit commander la compagnie à la cérémonie du sacre: communication toute confidentielle. Mais les officiers pressentent l’événement. Le duc de Villequier vient à Belleval qu’il sait ami de d’Aiguillon et tente vainement de le faire parler. Mais le lendemain:

—Eh! eh! la guêpe est écrasée. Il n’y a plus de coups d’aiguillon à craindre.

Belleval s’échauffe:

—Parlons sérieusement, dit en riant Villequier. Aussi bien il serait puéril de vouloir «cacher aujourd’hui ce que chacun sait».

Et Villequier lui confirme les nouvelles de la veille. Il lui annonce que la reine, en raison de son estime pour Choiseul, l’a fait inviter au sacre.

—Sans doute, ajoute-t-il, «si le roi avait été abandonné à lui-même, il aurait gardé M. d’Aiguillon, malgré la violence du parti que son imprudence avait laissé se former et grandir contre lui». Ce n’est pas qu’il soit «un homme d’Etat», mais il a «l’esprit fin et adroit»; courtisan délié, il avait une intelligence capable de le faire louvoyer au milieu des écueils de l’entourage hostile de la reine.

Il fallut, pour enlever à d’Aiguillon ses dernières illusions, l’insulte suprême de la revue du Trou-d’Enfer (le 30 mai), où les devoirs de sa charge l’obligeaient à défiler, à la tête de sa compagnie. Quelques jours auparavant, il était allé prendre les ordres de la reine pour cette revue: