Dès lors, la reine d’un côté, Vergennes et Maurepas de l’autre, se combattent, «à coups fourrés» dit Besenval, sous les yeux de Louis XVI, assez faible déjà pour subir alternativement toutes les influences.
D’Aiguillon avait obtenu l’autorisation de faire imprimer sa correspondance ministérielle pour répondre aux imputations de Guines[392]: elle prouverait plutôt qu’il avait pris parti contre Tort de la Sonde. Son adversaire, «pour le noircir», fait mettre sous les yeux du procureur général du Châtelet des extraits de sa correspondance diplomatique avec d’Aiguillon et prétend donner ce second mémoire à l’impression[393]. Vergennes s’y oppose: il démontre fort judicieusement au roi que si l’on accorde cette permission à Guines, d’Aiguillon pourra la réclamer pour d’autres dépêches: alors où s’arrêtera un tel abus? Louis XVI approuve son ministre. Mais Guines passe outre; et le Conseil d’ordonner la suppression et la destruction du mémoire imprimé:
«Si vous avez été surpris, écrit, le 24 mai, Mᵐᵉ d’Aiguillon au chevalier de Balleroy, du ton du premier mémoire du comte de Guines, vous le serez un peu plus du deuxième: c’est un tissu de noirceurs et de mensonges. Je joins à ma lettre l’arrêt du Conseil qui a été rendu à cette vacation, qui a porté lui et ses protecteurs au dernier degré de la rage. Ils remuent ciel et terre pour trouver quelques nouvelles misères à faire et à dire. Je suis, sur cet article, comme le sage pour la mort: je les attends sans les craindre[394]...»
La vaillante femme sait bien qu’elle et ses amis sont impuissants contre les «protecteurs» qu’elle ne veut pas nommer et qu’elle ne nommera jamais. Mᵐᵉ de Maurepas lui dira qu’«on ne put tenir» contre une reine qui use de son ascendant sur son mari pour satisfaire sa haine. Marie-Antoinette fit croire au roi que sa religion avait été surprise[395], lui rappelant, dans un retour vers le passé, «la conduite atroce» de d’Aiguillon contre La Chalotais, contre la Bretagne, contre le duc de Choiseul «protecteur» de Guines. Et Louis XVI manda au Chatelet qu’il n’improuvait pas la publication des mémoires de Guines pour sa justification[396]. Louis XVI défendait seulement au comte d’attaquer le duc d’Aiguillon; et le 2 juin, par 7 voix contre 6, le Chatelet déclarait calomnieuses les accusations de Tort de la Sonde.
«La justice de Louis XVI, conclut Mᵐᵉ Campan, fit triompher l’innocence du duc de Guines[397].»
Qu’en savait-elle? Jamais affaire ne fut plus embrouillée; et si Tort de la Sonde, qui d’ailleurs en rappela, eut souvent des allures assez louches, la conduite de son adversaire ne fut pas toujours bien correcte. La protection presque tendre que lui accorda la reine était encore une de ces imprudences qui furent si cruellement reprochées à la femme; et ce fut grâce à ses instances qu’il reçut ce titre de duc dont Mᵐᵉ Campan le décore un peu trop tôt.
La joie des vainqueurs fut insolente: «La sentence du Chatelet en faveur du comte de Guines est imprimée en caractères gigantesques et se trouve affichée à tous les coins de rue[398]».
Il semblait, en vérité, que la fatalité s’acharnât après d’Aiguillon. C’était comme une reprise de l’éternelle affaire de Bretagne, qu’elle s’affirmât par la réhabilitation des soi-disant victimes de l’ancien commandant ou par l’apparition de nouveaux ennemis dans les rangs de ses propres défenseurs. Tel Linguet qui se plaignait de n’avoir pas été suffisamment rémunéré par un client ingrat et superbe au point de ne plus le reconnaître, une fois son procès gagné[399]. En outre, Linguet avait été singulièrement persiflé, quand il était allé demander à Maurepas la permission d’écrire contre d’Aiguillon: le vieil homme d’Etat lui avait conseillé de se méfier de ses emportements. «—Ah! Monseigneur, s’écria le publiciste, je vois qu’on vous a égaré sur mon compte. Eh bien! je prends acte de vos préventions.»
Et Maurepas, ouvrant toute grande la porte de son cabinet:
—Vous êtes témoins, Messieurs, que je donne à M. Linguet la permission de prendre acte de mon penchant à croire qu’il est quelquefois au delà du vrai et que ses talents l’égarent[400].