Après être sorti de la Bastille en 1771, j’ai attaqué l’escroc-ambassadeur au Parlement. La reine et toute la canaille illustre de la Cour ont pris parti pour lui. J’ai fait justice des uns et des autres, en publiant contre eux les plus sanglants mémoires, dans des moments où les prétendus patriotes d’aujourd’hui faisaient les plats valets et n’osaient pas trop regarder un grand seigneur en face[382]...»

Moreau, qui consacre plusieurs pages à cette affaire[383] et qui fut, il faut le dire également, un des partisans les plus dévoués de l’ancien ministre, expose, en quelques lignes, et avec impartialité, le différend divisant le comte de Guines et son secrétaire Tort de la Sonde.

Celui-ci avait joué sur les fonds anglais, il avait perdu et s’était refusé à régler les différences. Arrêté sur l’ordre de Guines, il prétendit n’avoir opéré que pour le compte de l’ambassadeur. Il resta huit mois à la Bastille; mais les créanciers anglais, qui voulaient être désintéressés, appuyaient la version de Tort, l’homme de paille, assuraient-ils, du comte de Guines. La «permission de rendre plainte» contre le diplomate français fut accordée par le Conseil. D’Aiguillon qui était alors aux affaires étrangères, mais qui ne s’y trouvait pas au moment du conflit entre Guines et Tort de la Sonde, avisa l’ambassadeur de la requête obtenue contre lui. Mais déjà Sartine, lieutenant de police, avait ouvert une instruction, avant que Guines ne fût rentré en France, procédure que lui reprocha d’Aiguillon. Le ministre fit mieux encore: il offrit à l’ambassadeur d’arrêter la plainte. Guines lui-même en convient dans ses Mémoires. Son procès ne commença réellement qu’en août 1773. Il se dit victime d’une machination de son ministre qui aurait prévenu contre lui le roi, au lieu de le soutenir, lui l’envoyé de Louis XV[384].

Naturellement, d’Aiguillon avait pour adversaires le comte de Broglie, Dumouriez, Favier et «tous les gens qu’il avait fait enfermer à la Bastille». De Broglie, «rentré en grâce[385]», allait partout clabaudant que si M. de Guines, son beau-frère, se trouvait lésé dans sa défense, il devait en rendre responsable l’ancien secrétaire d’Etat aux affaires étrangères. Et précisément il venait «d’imprimer que Tort n’ayant pas d’ordres verbaux à objecter contre lui, les preuves testimoniales étaient périmées dans l’intervalle de ces quatre années (1771-1774) et qu’il ne lui était plus possible de se défendre aussi avantageusement en 1775 qu’il l’eût fait en 1771; enfin que M. d’Aiguillon avait corrompu ceux qui avaient déposé dans l’instruction secrète[386]».

Le parti des Choiseul appuyait le comte de Guines; et Marie-Antoinette apportait à protéger l’ambassadeur une animation extraordinaire. Mercy-Argenteau regrettait même que, «pour faire pièce à d’Aiguillon», elle témoignât autant d’intérêt à M. de Guines «dont il voulait bien croire la cause bonne». Il eût préféré que la reine déjouât, sans bruit, les intrigues du ministre déchu, qui avait eu l’habileté, par son ascendant sur la comtesse de Maurepas, d’exciter la jalousie de son oncle contre le crédit de Marie-Antoinette. Mais la reine, plus irritée que jamais, avait exigé de son époux qu’il exilât d’Aiguillon dans ses terres ou dans son gouvernement, avec défense de paraître de longtemps. Le roi avait d’abord consenti; puis il s’était ravisé, en faisant observer à la reine qu’il ne pouvait éloigner de Paris le duc d’Aiguillon, au moment où il était aux prises avec le comte de Guines qui avait laissé planer sur l’ancien fonctionnaire «les plus fâcheux soupçons». La reine garda le silence; «mais assurément, ajoute Mercy, c’est M. de Maurepas qui a dû suggérer ces réflexions au roi[387]».

Marie-Antoinette avait obéi, elle aussi, à des suggestions, mais d’un tout autre genre et aussi perfides que cyniques. Si d’Aiguillon peut être représenté par ses ennemis comme un «homme noir», méditant les complots les plus affreux, Besenval, le conseiller de la reine, ne lui est certes pas inférieur, devant l’Histoire, pour la dextérité et l’astuce avec laquelle il ourdit les plus ténébreuses intrigues[388]. Il fallait décider Marie-Antoinette à précipiter, de toute son influence sur Louis XVI, l’écrasement définitif du ministre tombé:

«... Je lui représentai avec feu le danger qu’il y avait pour elle de laisser une cabale aussi inquiétante, ayant à sa tête le duc d’Aiguillon, dont le caractère méchant, vindicatif et profond devait lui faire tout craindre... Je lui fis comprendre la nécessité d’éloigner un tel homme. Je lui conseillai de mettre en avant, vis-à-vis du roi, l’audace avec laquelle il avait poussé le comte de Guines, quoiqu’il ne pût douter de la protection qu’elle lui accordait et de lui faire comprendre qu’on ne devait jamais s’attendre à aucun repos, tant qu’on laisserait un tel homme au milieu de Paris.»

Mais l’arrivisme du personnage, pour parler la langue à la mode, se trahit bientôt:

«L’intérêt de la reine aurait suffi pour me faire attaquer M. d’Aiguillon; mais d’autres considérations m’y portaient encore, c’était lui qui était l’auteur de la chute de M. de Choiseul. Il convenait, à mon sentiment, de l’en punir. Je ne pouvais me flatter d’aucun espoir de retour pour M. de Choiseul, tant que M. d’Aiguillon serait à portée de pouvoir quelque chose; et en l’éloignant, je croyais rendre un grand service à mes amis[389]

Guines, «soufflé par le parti Choiseul[390]», venait d’envoyer «un violent billet» à Louis XVI, pour lui demander justice contre les procédés de M. d’Aiguillon. Celui-ci, «mis en cause», riposte par deux lettres que Vergennes, son ami, soumet au Conseil, en présence de Louis XVI. Maurepas fait savoir à l’intéressé, par sa femme, le résultat négatif de la séance[391]. «On (le roi) m’a répondu qu’on ne pouvait empêcher l’affaire de suivre son cours, qu’on lui (à Guines) avait fait dire très fortement qu’on était mécontent du billet, mais qu’on ne voulait pas faire de bruit de cette affaire. On a même ajouté d’un ton à me fermer la bouche que vous ne devriez pas chercher de nouvelles affaires. Je ne puis trop vous recommander le silence en ce moment.»