Influence et crédit de Mᵐᵉ de Maurepas.—Ses appels au calme et à la patience.—D’Aiguillon «embusqué» dans son hôtel.—Procès du comte de Guines.—Ce qu’était Tort de la Sonde.—Rôle de d’Aiguillon: griefs de Guines.—La reine prend parti pour l’ambassadeur de France à Londres.—Besenval excite M.-Antoinette contre d’Aiguillon.—Mémoires de Guines «tissus d’horreurs et de mensonges».—Guines gagne son procès.—La reine exige de Louis XVI l’exil du duc d’Aiguillon.—Incidents de la revue du Trou d’Enfer.—Entrevue de Maurepas avec la reine.—D’Aiguillon devra partir pour l’Agénois.
Les d’Aiguillon, au moment où leurs adulateurs de la veille s’éloignaient d’eux, le lendemain, pour mieux faire leur cour à la reine, trouvèrent un défenseur hardi, généreux, infatigable dans la personne de leur tante, Mᵐᵉ de Maurepas, la digne sœur de la comtesse de Plélo. Jusqu’alors elle s’était tenue discrètement à l’ombre, la disgrâce si longue de son mari l’ayant privée de tout crédit. Mais le soleil était revenu; et Mᵐᵉ de Maurepas avait reconquis une influence qu’elle allait mettre au service de son neveu; car si elle était, comme l’a fort bien dit Linguet, «toute puissante sur l’esprit de son mari, elle était elle-même aveuglément soumise à toutes les impressions de l’ancien commandant de Bretagne[372]. Enfin, elle avait la plus tendre affection par sa nièce, accourait la soigner quand elle avait «ses hépatiques (coliques)» et ne cessait de lui répéter dans ses lettres: «Vous savez que je vous considère comme ma fille; croyez-le bien, nul ne vous aime plus que moi». Et nous verrons, d’après sa correspondance, avec quelle sollicitude elle embrassa la cause de Mᵐᵉ d’Aiguillon à l’heure de l’adversité. Elle s’attristait cependant, elle la sérieuse compagne de l’homme le plus léger du monde, à l’idée que sa nièce pût douter du zèle de M. de Maurepas pour la défense de ses intérêts:
«Je suis pénétrée de douleur, lui écrit-elle, que vous croyiez que M. de Maurepas ne mette pas toute la vivacité qu’il doit aux affaires qui vous intéressent. M. d’Aiguillon doit savoir mieux que personne qu’on ne fait pas parler les rois comme on veut. Nous serons toujours occupés de saisir le moment qui pourra vous être utile[373].»
Son neveu perdait patience; peut-être n’avait-il, lui aussi, qu’une médiocre confiance dans la sincérité d’un homme qui n’avait jamais pensé qu’à lui[374]: «J’ai fait lire vos lettres à M. de Maurepas, disait encore la tante à sa nièce; il prend aussi vivement que moi tout ce qui peut intéresser M. d’Aiguillon... Au nom de Dieu, qu’il (le duc) se calme! Tous les honnêtes gens lui rendent justice!»
Eh quoi! cet homme qu’on représente toujours si froid et si maître de lui, se serait-il échappé en paroles violentes, dont ses ennemis, empressés à les reproduire, pourraient se faire une arme contre lui?
L’hypothèse est admissible; car Augeard[375] affirme l’avoir vu, en maintes circonstances, une fois par exemple à propos de Maupeou, entrer dans une colère effroyable, presque convulsive, rappelant quelque peu les crises de fureur dont, au dire de certaines chroniques, le cardinal de Richelieu était coutumier.
Ce qui est certain, c’est que d’Aiguillon était resté tout l’hiver, à Paris[376], «embusqué dans ce fastueux hôtel[377]» de la rue de l’Université qu’il avait hérité de son père[378]. La cour de l’ancien ministre avait bien diminué; mais les amis qui la composaient étaient si dévoués au maître que Mercy en dénonçait les noirs complots. La «cabale» avait même recruté des adhérents de marque, avec le cardinal de Rohan et ses parents, entraînés par Mᵐᵉ de Maurepas, au grand déplaisir de l’impératrice, qui trouvait excessives les rigueurs de sa fille contre d’Aiguillon[379]. Et la duchesse, toujours attentive aux plaisirs de son mari, donnait chaque soir, à ses fidèles, le régal de la comédie, comme à Veretz, sur un théâtre de société[380].
Mais, Marie-Antoinette, qui «attribuait l’odieux de la désaffection populaire[381]» à d’Aiguillon et à son groupe, s’était offusquée des fréquentes réunions de ce cercle frondeur et s’était juré d’en perdre le chef. L’incident de Guines lui fournit l’occasion cherchée.
Une «note sur la vie politique de Barthélemy Tort de la Sonde, habitant de Bruxelles» fixe le début de ce conflit, où personne n’eut raison, excepté peut-être l’homme sur qui s’amassaient tant de colères, et principalement celle de la reine: M. d’Aiguillon.
«J’ai été mis à la Bastille en 1770, déclare Tort de la Sonde,—d’ailleurs un parfait aventurier—à la réquisition du fameux duc de Guines, alors ambassadeur de France en Angleterre, parce que je m’étais fortement opposé à ce qu’il volât 300.000 livres à MM. Bourdier, Chollet et Thélusson, banquiers de Londres.