Louis XVI venait en effet de rendre au procureur général sa liberté et sa place.
C’est encore un disgracié qui rentre en scène, à propos d’une épidémie des plus graves dont la Touraine eut alors à souffrir. Veretz et ses environs comptèrent plusieurs malades qui «tous s’en sont bien tirés». Il n’en alla pas de même «à Chanteloup, où, sur quarante malades, il y en a dix de morts, dont M. de Boufflers...» Ce grand seigneur n’avait pas reçu les sacrements. M. de Choiseul, le châtelain, a «sûrement oublié» avec «quel zèle ses sectateurs» agitèrent la question, pendant «la maladie du roi[358]». C’était une allusion au conflit qui avait marqué les dernières heures de Louis XV. D’Aiguillon et La Vrillière demandaient qu’on retardât, pour ne pas épouvanter le moribond, l’administration des sacrements. Le cardinal de la Roche-Aymon, qui la voulait immédiate, obtint gain de cause[359], avec l’appui de La Martinière, premier chirurgien du roi.
Cependant la saison touchait à sa fin. Les d’Aiguillon étaient rentrés à Paris. Leur fille, Mᵐᵉ de Chabrillan, longtemps malade à Veretz, s’était rétablie; et la duchesse, qui l’avait soignée, n’avait fait que passer par Paris, où elle «n’avait même pas eu le temps d’entendre un acte d’opéra», pour aller se reposer chez une amie, dans la calme solitude de Trassey[360].
De plus graves soucis préoccupaient son mari. Maupeou était tombé[361] et l’ancien Parlement rappelé. L’opinion publique attribuait à Maurepas l’honneur de cette réintégration: aussi le «Mentor» de Louis XVI, comme on se plaisait à le nommer, avait-il été acclamé à l’Opéra, le 8 novembre[362]. C’était le 12 que devait se réunir le Parlement, en présence du roi. D’Aiguillon n’hésita pas. Malgré l’exclusion dont il avait été frappé en 1770, hautain comme il l’était, et vraisemblablement assuré de l’appui de Maurepas, il entra au Parlement; et pas un conseiller ne protesta. Mais l’émotion fut grande dans Paris: «On a vu avec étonnement M. le duc d’Aiguillon prendre place, comme pair de France, dans une assemblée où toute la nation est persuadée qu’il ne devrait paraître que pour essayer de se justifier[363]».
Il bravait ainsi le sentiment public. Peut-être voulut-il continuer l’expérience, mais alors avec le roi et la Cour, quand il se présenta le 28 décembre, à Versailles, pour faire signer à Louis XVI son travail sur les chevau-légers. Descendu chez Maurepas, il était passé, par l’Œil-de-Bœuf pour entrer dans le cabinet du roi. Louis XVI l’avait fort bien accueilli; il lui demanda même, après lui avoir donné sa signature, s’il n’avait pas quelque requête à lui adresser. D’Aiguillon, toujours avec sa superbe ordinaire, se contenta de reployer son portefeuille et de dire «qu’il bornait toute son ambition à présenter personnellement ses hommages au roi». Et il sortit: l’Œil-de-Bœuf était plein de courtisans qui attendaient, montre en main, pour calculer le temps qu’aurait duré l’audience. Louis XVI, à ce spectacle, fit entendre son «gros rire». D’Aiguillon était remonté chez son oncle, et, après quelques visites, était reparti pour Paris, «où il resta tout l’hiver[364]».
Sa démission n’avait laissé aucun regret à Vienne. Je suis bien aise, écrivait, le 16 juin, Marie-Thérèse à sa fille, de la retraite de MM. d’Aiguillon et La Vrillière[365], sans lettre de cachet «méthode dure». Toutefois, nous l’avons vu, Mercy n’avait pas dissimulé, dès la première heure, son appréhension du lendemain. Puis, la haine furieuse, et comme inassouvie, de Marie-Antoinette contre l’ex-ministre, l’inquiétait; et l’impératrice-reine (lettre du 15 août) s’étonnait de cet «esprit de vengeance». Mercy, tout en rendant hommage à la «bonté» naturelle de la jeune femme, avait constaté combien cette aversion pour d’Aiguillon avait arrêté les élans de franchise dont l’avait jusqu’alors honoré la reine. Et Marie-Thérèse, qui voit se perdre ainsi tous les efforts de sa politique, peint d’un trait une mentalité qui n’a échappé, ni à la mère, ni à la souveraine. Le «caractère» de sa fille est à la fois «indécis et volontaire» (lettre du 13 octobre).
D’autres soucis travaillent Mercy-Argenteau, par exemple la direction que d’Aiguillon prétend donner désormais à sa vie. On le signale comme un des meneurs les plus redoutables de la cabale formée contre la reine[366]. L’aventure romanesque de Beaumarchais en Autriche semble corroborer cette imputation.
L’auteur, déjà célèbre, du Barbier de Séville, aussi ardent faiseur d’affaires que fécond remueur d’idées, était parti, sous l’anagramme de Norac, pour l’Allemagne, afin d’y négocier, avec un certain Angelucci, l’achat d’une édition tout entière d’un pamphlet dirigé contre Marie-Antoinette[367]. Or, son vendeur, un juif d’insigne mauvaise foi, après s’être fait largement payer, s’était enfui, emportant un exemplaire de cette atroce publication. Beaumarchais avait raconté, depuis, sur le mode tragique, toutes les péripéties de son histoire de brigands. Mais, sur le moment, les autorités autrichiennes, qu’elle avait trouvées incrédules, avaient mis le négociateur en état d’arrestation. Mercy, à qui l’aventure avait paru également étrange, en avait causé avec Sartine; et l’ancien lieutenant de police, alors ministre de la marine, avait déchargé de toute culpabilité le «délicieux» Beaumarchais, comme aimait à l’appeler le prince de Kaunitz, pour laisser retomber par insinuation la responsabilité du pamphlet sur le duc d’Aiguillon[368].
Mercy, plus d’un mois après[369], signale de nouveau le bruit public attribuant au ministre déchu une part très active dans la campagne de libelles dirigée contre la reine. C’est ainsi que M. de Ségur[370] représente d’Aiguillon, rentré à Paris, las, découragé, aigri et devenant le centre d’une opposition féroce: d’où cette nuée d’écrits injurieux qui, suivant l’expression de Mercy «se sont répandus contre le gouvernement, et en particulier, en vue de nuire à la reine[371]».