«Notre comédie a été jouée avant-hier et a très bien réussi. Je vous assure que l’on voit très bien que le rôle de Crispin est héréditaire (le duc et jadis son père remplissaient-ils donc supérieurement cet emploi?); car mon fils, qui n’avait jamais vu de théâtre que de loin, a très bien joué. Quant à la duchesse (nous ignorons quelle était cette grande dame, à moins que ce ne fût Mᵐᵉ d’Aiguillon elle-même qui se nommait Louise) il lui aurait fallu une autre taille et un autre son de voix pour bien jouer son rôle; mais, malgré cela, l’ensemble a été très bien. Pour petite pièce on a joué une petite scène détachée, en son honneur, qui a amené une fête champêtre, pour lui souhaiter la bonne fête, attendu qu’elle se nomme Louise...»
Ces divertissements étaient alors très fréquents sur les théâtres de société, qui furent eux-mêmes si nombreux pendant le XVIIIᵉ siècle. Le Journal de Collé[352], les Sociétés badines de Dinaux[353] en ont abondamment parlé.
Mais ce n’était peut-être pas «la comédie» qui plaisait le plus à la duchesse dans cette vie de château. Nous avons dit ailleurs les goûts champêtres de Mᵐᵉ d’Aiguillon qui cadraient si bien avec son humeur plutôt indépendante. C’était la maîtresse femme qui s’entendait à diriger, comme nos gentleman farmer d’aujourd’hui, les plus vastes exploitations. Et nous verrons plus tard comment elle sut transformer en un séjour de rêve la triste et pauvre gentilhommière d’Aiguillon dans l’Agénois.
Elle acceptait gaîment toutes les corvées de la ferme: «En votre absence, la belle Candide[354] s’était avisée d’être malade. Comme personne ne soignait les petits cochons, il a fallu que je les soignasse moi-même.»
Elle ne... soignait pas avec moins de sollicitude l’humanité souffrante: à l’exemple de toutes les châtelaines du temps, elle avait la douce manie des «recettes» infaillibles contre telle ou telle maladie: elle envoyait celles «de l’eau d’absinthe ou de coriandre» au chevalier qui en ferait profiter sa sœur.
La retraite de son mari était de date encore trop récente, pour que Mᵐᵉ d’Aiguillon se désintéressât complètement des affaires de la Cour. Celles de Bretagne lui tiennent surtout au cœur. Elle admire M. de Fitz-James[355] qui se défend de tenir les Etats, si on les fait présider par l’évêque de Rennes. Et comme celui-ci est persona grata, ce sera encore M. de Penthièvre qui aura «la plate faiblesse d’y aller».
Puis, elle jette un regard sur Versailles: «On me mande que M. de Maurepas est plus brillant que jamais: je ne l’envie pas; grand bien lui fasse!»
Sa perspicacité avait pénétré l’égoïsme du vieux courtisan sous ce vernis d’affectueuse bienveillance dont il se piquait pour son neveu[356].
Trois semaines après, Mᵐᵉ d’Aiguillon donne un souvenir aigre-doux à la personnalité, alors bien oubliée, de La Chalotais, de qui elle annonçait, dans une lettre précédente, le retour imminent en Bretagne:
«Je ne doute pas que vous n’ayez été sensible au plaisir de savoir que M. de la Chalotais passait dans la ville que vous habitez[357].»