Il avait déjà parlé de ce prétendu document, en 1790, dans le Tome III (pp. 350 et suiv.) de ses Mémoires du Maréchal de Richelieu. Celui-ci, à l’entendre, lui aurait révélé, en 1785, l’existence de cette Chronique scandaleuse, à laquelle avait collaboré Voltaire et dont Louis XV avait possédé un exemplaire. Les faits qu’elle contenait étaient «exacts», affirmait Richelieu; mais Soulavie ajoutait que «l’opinion du Maréchal, moins passionné en 1785, était préférable à celle du Duc, irrité en 1725 contre le duc d’Orléans».
Cette Chronique scandaleuse n’était, en réalité, qu’une réédition, plus ou moins remaniée, d’un certain nombre de chapitres des Mémoires, où le vrai et le faux étaient indistinctement confondus. Elle était suivie d’une «Correspondance du Cardinal de Polignac, du Marquis de Silly, du Marquis de Fénelon, etc... avec M. le Duc de Richelieu, alors ambassadeur du roi près la Cour de Vienne, sur les intrigues de la Cour de France, etc... en 1725, 1726, 1727, copiée sur les pièces originales conservées, en 1787, dans le cabinet de M. le Maréchal de Richelieu.» Cette correspondance, qui est accompagnée de lettres de Vauréal, évêque de Rennes, du Cardinal de Tencin, de Mme de Tencin, de Mme de Châteauroux et même de Richelieu, nous semble plus digne de créance, si toutefois Soulavie ne lui a pas fait subir, suivant son habitude, ce que notre argot moderne appelle un tripatouillage.
Celui-ci, de son côté, avait regimbé contre une concurrence qu’il croyait le fait de Sénac de Meilhan et que lui opposait le libraire Buisson dont il s’était séparé. Il déclarait que, ne voulant pas s’occuper de la vie galante de Richelieu, il avait chargé de ce soin son ami «M. de la B***» (De La Borde, le principal commanditaire et collaborateur de Soulavie) qui avait si longtemps vécu à la Cour de Louis XV. D’ailleurs, à propos des lettres d’amour et des billets doux que Richelieu jetait dans des cassettes sans les ouvrir, Soulavie ajoutait que seuls avaient pu en rompre le cachet «les historiens du temps du Maréchal qui avaient eu la communication de ses papiers»[9].
[9] Dans une note des Mémoires de Mme Campan sur la Vie de Marie-Antoinette (édition Barrière, 1849) p. 42, nous lisons: «J’ai entendu M. le Maréchal de Richelieu dire à M. Campan, bibliothécaire de la Reine, de ne point acheter les Mémoires que, sans doute, on lui attribuerait après sa mort, que d’avance il les lui déclarait faux, qu’il ne savait pas l’orthographe et ne s’était jamais amusé à écrire. Peu de temps après la mort du Maréchal, M. Soulavie fit paraître les Mémoires du Maréchal de Richelieu.»—Voilà encore une preuve nouvelle des contradictions que nous relèverons, au cours de notre étude, chez cet esprit ondoyant et railleur jusqu’à la mystification qu’était le duc de Richelieu. Il n’écrivait pas, dans le sens propre du mot, mais il inspirait, il dictait, sinon des mémoires, du moins des notes, celles-là qu’ont reproduites, en les... maquillant,—c’est fort possible—des soi-disant historiographes qui avaient été plus ou moins ses secrétaires. Mais la Correspondance de Voltaire dit assez combien de fois le solitaire de Ferney eut recours à la documentation historique du Maréchal, sans doute reprise et remaniée par ses soins, avant d’être expédiée à son thuriféraire.
V
Au XIXe siècle, quand Barrière, entreprenant une réédition partielle des Mémoires relatifs à la Révolution française publiés par les Baudouin, voulut la corser de documents inédits ou à peu près oubliés, il y donna place à des Mémoires de Richelieu, où il «intercalait», dans la pâte lourde de Soulavie, «les faits intéressants et neufs» de la Vie privée. Il les termina par un «Morceau original» de l’œuvre de Faur, le commencement du troisième volume, récit de Richelieu octogénaire à Mme de Monconseil, que l’éditeur trouvait «remarquable par sa perversité de bon ton».
Quelque temps après, M. de Lescure, un érudit de la bonne école, à qui l’Histoire doit d’excellentes publications, et qui eut à cœur de continuer celle de Barrière[10], faisait paraître en quatre volumes, représentant près de 2000 pages, une autobiographie de Richelieu[11], où il avait amalgamé, avec les ouvrages de Soulavie et de Faur, plus ou moins expurgés, des documents empruntés à divers Mémoires contemporains, négligés par Barrière. Le très grave reproche qu’on pouvait adresser à cette énorme compilation était celui que Faur infligeait aux neuf volumes de Soulavie, c’était que l’histoire de Richelieu s’y trouvait perdue dans celle du XVIIIe siècle.
[10] A. Marquiset: Table alphabétique des Mémoires relatifs à l’histoire de France pendant le XVIIIe siècle, publiés de 1857 à 1881, par MM. Barrière et de Lescure (Paris, 1913).
[11] De Lescure: Nouveaux Mémoires du Maréchal de Richelieu. (Paris, 1871).
Enfin, pour citer la seule, uniquement consacrée à cet illustre personnage, qui ne soit pas en même temps et en grande partie un tissu de fables ou de contes trop souvent graveleux, nous rappellerons que l’honnête Capefigue, auteur de plusieurs monographies sur divers originaux du XVIIIe siècle, en écrivit une[12], de proportions autrement modestes, sur Richelieu. Certes, tous les documents qu’il met en œuvre et qui étaient déjà connus sont d’une scrupuleuse authenticité; mais s’il rend justice à la valeur intellectuelle du Maréchal, à ses talents diplomatiques et militaires, il se montre d’une indulgence inexcusable pour les faiblesses et les fautes, pour les travers et les vices de son héros. Il en fait volontiers un petit saint, comme il exalte parfois un peu plus que de raison les heureux accidents de sa vie publique, comme il passe souvent sous silence les inconséquences, les variations ou les maladresses de l’homme politique.