[12] Capefigue: Le Maréchal de Richelieu, Paris, 1857.
N’importe; quelque blâmables ou simplement discutables qu’aient jamais été ses actes, si coupable et si condamnable qu’ait pu être sa conduite, Richelieu a laissé une impression ineffaçable dans l’esprit de ses contemporains. Mais ce qui frappa surtout l’opinion dans les facettes chatoyantes d’une mentalité mobile et complexe, si déconcertante par ses contradictions imprévues, ce fut l’aspect de cette figure fine et spirituelle, câline et caressante, prometteuse d’éternel amour et prodigue de traîtrises, séduisante et trompeuse image d’un continuateur de Don Juan. La littérature d’alors, fidèle expression de l’âme du siècle, fixa les traits de ce roué aimable, insinuant et perfide, sans pudeur, sans scrupule et sans cœur, dans la création de types qui vivront éternellement.
Nous n’oserions affirmer que le Lovelace de Clarisse Harlowe lui dût quelques-unes de ses noirceurs. Cependant, Richardson publiait, en 1748, son immortel roman, à l’heure où Richelieu, dont la réputation avait passé la Manche, était considéré comme un conquérant irrésistible, oublieux de tous les serments et capable de toutes les trahisons.
Mais il est, sans conteste, le Sélim des Bijoux indiscrets de Diderot; puis, dans la dernière moitié du XVIIIe siècle, nous le voyons, nous le reconnaissons sous l’ajustement féminin du Faublas de Louvet. Le Chérubin de Beaumarchais rappelle assez bien «la poupée» de la duchesse de Bourgogne... sa marraine; et Choderlos de Laclos pensait assurément au Maréchal de Richelieu, quand il peignait sous le plus odieux aspect l’infâme séducteur de ses Liaisons dangereuses.
Dans le roman licencieux, intitulé Les Sonnettes, d’un auteur bien oublié aujourd’hui, Guiard de Servigné[13], le Maréchal était visé plus directement. L’écrivain avait imaginé un Richelieu épuisé par l’abus des plaisirs et s’efforçant de stimuler ses sens lamentablement engourdis par des artifices dignes d’un tel libertin. Il attirait dans son château des couples jeunes et ardents et leur donnait, avec une hospitalité princière, des chambres magnifiques, dont les lits étaient secrètement pourvus de ressorts et de fils qui faisaient mouvoir des sonnettes disposées autour de l’appartement de Richelieu. Celui-ci était si bien désigné dans le roman et se trouva tellement mortifié, paraît-il, du rôle muet que lui faisait jouer, en cette symphonie carillonnante, Guiard de Servigné, qu’il demanda l’embastillement du conteur.
[13] Guiard de Servigné: Les Sonnettes. A Berg-op-Zoom, chez F. de Richebourg, 1751.
Cent ans après la naissance de Richelieu, en 1796, (et la coïncidence ne laisse pas que d’être curieuse) un drame en cinq actes, Le Lovelace français[14] ou La Jeunesse de Richelieu, joué sur la scène du Théâtre de la République, représentait encore, comme un monstre de perversité amoureuse, l’homme que Voltaire s’était plu à nommer «l’Alcibiade moderne». Le tableau était d’Alexandre Duval, un auteur plutôt contre-révolutionnaire, mais portait la signature de Monvel, comédien français, qui avait été jadis justiciable, comme tel, du premier gentilhomme de la Chambre et avait voué à l’ancien régime la plus effroyable des haines. Le titre seul, vraisemblablement de son invention, Le Lovelace français, disait assez de quelles sombres couleurs Monvel avait chargé la Jeunesse de Richelieu, en exploitant le douloureux épisode des amours de Mme Michelin, d’après la publication de Faur. Cette diatribe, où perçait la rancune du comédien contre l’aristocratie française, sous le couvert d’un des personnages de la pièce, le secrétaire, vertueux et diffus, du séducteur, cette diatribe rappelait le cri de joie féroce de Chamfort à la lecture des «Mémoires du Don Juan français mine de scandales». L’Académicien exhalait toute son indignation, devant la touchante et malheureuse Mme Michelin, se mourant de douleur et de remords, tandis «qu’à l’exemple de Mercure, qui, après avoir pris la figure de Sosie, allait se nettoyer dans l’Olympe avec de l’ambroisie», Fronsac, le futur maréchal de Richelieu, «allait, lui aussi, se décrasser de cette liaison roturière, auprès d’une céleste princesse».
[14] Déjà, d’après l’Histoire de l’Odéon, par Porel et Monval (1876, t. I, p. 91) Richelieu avait été représenté «comme un scélérat» dans Lovelace ou Clarisse Harlowe, tragédie de Lemercier, jouée, le 20 avril 1792, sur la scène du Théâtre de la Nation.
Vers le milieu du XIXe siècle, nous retrouvons dans le vaudeville de Bayard et Dumanoir, les Premières Armes de Richelieu[15], un tout autre Fronsac, non moins léger, non moins charmant, non moins délicieux, quoique également frivole, présomptueux et coureur, mais combien différent du petit-maître dont l’Histoire nous a tracé le portrait. Les auteurs ont mis à la scène son premier mariage; et leur dénouement ne ressemble guère à celui que n’avait pu pressentir Louis XIV, quand il envoya cet époux irréductible à la Bastille.
—«Je vous présente Madame de Richelieu, dit le duc à sa belle-mère par manière de conclusion.»