Maurepas avait chargé son subordonné Marville, le lieutenant de police, d’étudier la question, et, après enquête, avait conclu à la fermeture des spectacles forains. Les gens de Cour pouvaient avoir entre eux des inimitiés féroces; mais, par tradition, ils observaient, les uns vis-à-vis des autres, les lois d’une correction poussée jusqu’à la courtoisie. En conséquence, Maurepas écrivait, le 6 juin 1745, à Richelieu, qu’il serait «protecteur» des Comédiens, en qualité de premier gentilhomme[326]:

«J’ai rapporté hier, Monsieur, l’affaire des Comédiens. Les titres de l’Opéra paraissent balancer avec avantage ceux de la Comédie; mais on crut devoir s’arrêter particulièrement au fond de la question et avoir égard au tort que les Comédiens prétendent que leur fait l’Opéra-Comique, et c’est ce qui a engagé à décider que les représentations de ce spectacle seraient sursises pendant 3 ans, afin d’examiner si, en effet, les recettes des Comédiens seront plus considérables. Il me semble qu’il dépendra beaucoup des soins qu’ils se donneront, pendant ce temps-là, de fixer en leur faveur, une décision qui leur est déjà si avantageuse, et je ne crois pas que vous veuilliez faire plus longtemps mystère au sieur Berger de la gratification que vous lui avez obtenue; il doit avoir besoin de consolation. J’ai l’honneur, etc.»

[326] Lettres de Marville, t. II, p. 90.

Par réciprocité, Richelieu entendit qu’on fît passer par le ministre «tous les ordres pour la Comédie et pour l’Opéra».

Il était moins heureux, sur le théâtre de la guerre, avec Maurice de Saxe, s’il faut en croire les nouvellistes de café[327], dont Marville enregistrait fidèlement les échos pour l’édification de Maurepas. Le Maréchal avait permis à une «petite troupe» d’acteurs nomades de donner à Gand des spectacles d’opéra-comique, alors que Richelieu avait autorisé une «grande troupe» à jouer, dans la même ville, de «grandes pièces». Or le conflit qui avait mis aux prises à Paris les directeurs des théâtres forains et les Comédiens, se produisit, à Gand, entre la «petite» et la «grande» troupe. Celle-ci se plaignit à Richelieu du tort que lui faisait celle-là: aussi le protecteur, accordant à ses protégés un privilège exclusif, ordonna-t-il à l’Opéra-comique de cesser toutes représentations. Les forains se retournant alors vers le Maréchal pour lui présenter leurs doléances, l’illustre guerrier envoya demander à Richelieu, avec la rudesse qui le caractérisait, de quel droit il défendait un spectacle que lui, Maurice de Saxe, avait autorisé.

—«Du droit qui appartient au premier gentilhomme de la Chambre du roi, répondit Richelieu.

—«A la Cour peut-être, fit le Maréchal, mais pas à l’Armée. Moi seul, qui la commande, ai qualité pour y donner toutes permissions.»

Puis il ordonna aux forains de rouvrir leurs loges et défendit aux Comédiens d’«afficher».

Le duc était barré; mais, concluaient les nouvellistes, «il a pris l’affaire à cœur et n’oubliera rien pour se venger en suscitant quelques brigues contre le Maréchal».

[327] Lettres de Marville, t. II, p. 143, 20 août 1745.