Les 20 et 25 novembre, Loss rassurait son collègue. Si le départ de Richelieu était inévitable—«sa nomination avait fait trop d’éclat»—le marquis des Issarts était plénipotentiaire au même titre que l’envoyé de France. Et Brühl «peut être persuadé qu’on n’exigera rien du roi qui puisse être contraire à ses intérêts. Le duc de Richelieu sera peut-être chargé de faire quelque démarche tendant à moyenner une meilleure intelligence entre notre Cour et Berlin; mais je crois qu’il se contentera... que nous fassions des politesses au roi de Prusse, en faisant sentir à ce prince qu’il en est redevable aux bons offices de la France.»

Nous verrons que le baron de Loss se trompait de Souverain. Sans doute l’ambassadeur d’Auguste III à Versailles et Maurice de Saxe, le frère naturel du roi de Pologne, qui était, en réalité, le négociateur du mariage de sa nièce, s’étaient efforcés de faire obstacle à la mission de Richelieu. Mais ils s’y étaient pris trop tard. Louis XV avait arrêté son choix. D’ailleurs l’ambassadeur extraordinaire ne se rendrait pas à Berlin[344]. Brühl félicite Loss d’avoir su dissuader Richelieu de cette visite, malgré que Voltaire et Mme du Châtelet eussent incité l’ancien intermédiaire de Rottembourg à solliciter une mission auprès de Frédéric, en vue «d’une entente plus particulière avec la France».

[344] Auguste III ne pouvait oublier que la défaite des Autrichiens et des Saxons à Kesseldorff, le 15 décembre 1745, avait ouvert les portes de Dresde au roi de Prusse et que la neutralité, consentie, dix jours après, par le vainqueur, lui avait coûté une rançon d’un million d’écus.

De son côté, le comte de Saxe écrit à Brühl, le 10 décembre, que Richelieu est en route de la veille, et que sa dernière visite fut pour lui; il lui fait part de l’entrevue. Le duc lui dit que s’il s’est chargé de la mission, c’est dans l’espoir «qu’elle serait agréable»; autrement il aimerait mieux être enlevé par les hussards, avant d’arriver à Dresde (ce qui serait fort possible, remarque, en aparté, le Maréchal). Toutefois, celui-ci affirme à son interlocuteur qu’on «n’a rien personnellement contre lui, mais on craint les prétentions de l’ambassade», depuis de fâcheuses expériences qui ont rendu la Cour de Sa Majesté polonaise «très farouche».—«Hélas! réplique Richelieu, je ne prétends rien; je désire plaire au roi, à M. le comte de Brühl, à toute la Cour et voilà tout... Je ne resterai que le temps qu’il faudra pour amener cette princesse tant désirée, avec la dignité et les respects que je dois à Leurs Majestés et au roi mon maître.» Maurice promet donc à M. de Brühl que l’ambassadeur extraordinaire «ne le tourmentera pas sur le cérémonial» et n’ira pas voir le roi Frédéric, malgré le désir de ce prince, «pour ne pas sentir le Prussien (déjà!) en vous arrivant». Et le Maréchal termine sur ce précieux renseignement: «Les d’Argenson branlent au manche, comme l’on dit. Celui des affaires étrangères est si bête (on le distinguait couramment de son frère par ce qualificatif) que le roi en est honteux. Celui de la Guerre veut faire le généralissime et n’y entend rien...» Maurice avait également rassuré son frère: «Richelieu ne serait pas pointilleux sur le cérémonial» et son séjour à Dresde serait «très court».

Le roi de Prusse avait été avisé de l’ordre qu’avait reçu Richelieu de ne point passer par Berlin; et il s’en expliquait avec Voltaire sur ce ton dégagé qui dissimulait si bien chez lui son dépit et ses rancunes:

«... Il (Richelieu) a la réputation de réunir mieux qu’homme de France les talents de l’esprit et de l’érudition aux charmes et à l’illusion de la politique. C’est le modèle le plus avantageux à la nation française que son maître ait pu choisir à cette ambassade: un homme de tout pays, citoyen de tous les lieux et qui aura dans tous les siècles les mêmes suffrages que lui accorde la France et l’Europe toute entière. Je suis accoutumé à me passer de bien des agréments dans la vie: j’en supporterai plus facilement la privation de la bonne compagnie dont les gazettes nous avaient annoncé la venue[345].» (18 décembre 1746.)

[345] Duc de Broglie: Maurice de Saxe et le marquis d’Argenson, t. II, p. 46.

Comme fiche de consolation, et puisque la montagne ne venait pas à lui, Frédéric y fit aller le marquis d’Argens, un de ses commensaux, pour féliciter Auguste du mariage de sa fille. L’envoyé était bien choisi: c’était un ami de Voltaire, qui, sous prétexte de présenter ses hommages à l’ambassadeur de Louis XV, devait très vraisemblablement le surveiller, en compagnie du conseiller Klingreef, ministre de Prusse à Dresde: «Je crains fort les algarades françaises», écrivait Frédéric à d’Argens, en lui recommandant, ainsi qu’il en avait l’habitude avec ses agents officiels ou secrets, de lui adresser des rapports bien circonstanciés[346].

[346] Duc de Broglie: Maurice de Saxe et le Marquis d’Argenson (t. II, pp. 47 et suiv.)—Le livre de Flammermont (Correspondance des agents diplomatiques étrangers, 1896) dit assez comment Frédéric, donnant ainsi l’exemple à ses successeurs, exigeait de ses ministres les plus minutieux renseignements, à l’aide de tous documents, même de rapports de police ou de gazettes manuscrites.

Arrivé, le 25 décembre, à Dresde, Richelieu entretint Brühl de sa mission secrète, car il en avait une[347], mais qui ne concernait nullement la Prusse. Désireux de finir la guerre, Louis XV s’en rapportait à la sagesse et à l’esprit d’équité du roi Auguste, pour amener un rapprochement entre les Cabinets de Versailles et de Vienne. D’accord, répondit Brühl, mais Sa Majesté polonaise veut «connaître le dernier mot de Sa Majesté Très Chrétienne» (le roi de France); alors elle ferait sien ce plan d’accommodement, aucun des adversaires ne «voulant parler le premier».