Richelieu n’exerçait pas une moindre séduction sur le populaire.
Le jour de son entrée solennelle, qui devait être reproduite plus tard par une estampe, ce fut une fête somptueuse rappelant le cérémonial de celle de Vienne en 1726. Des valets jetaient à pleines poignées des pièces d’argent à la foule. Sur les places publiques, les fontaines qu’il avait fait édifier, versaient à flots le vin blanc et le vin rouge.
Cependant, de mauvaises nouvelles arrivaient de Versailles. Le marquis d’Argenson improuvait la médiation que le roi avait proposée à l’électeur de Saxe par l’intermédiaire de Richelieu; à vrai dire, c’était le commencement de cette fameuse diplomatie secrète que devait diriger Louis XV par dessus la tête de ses ministres. Or, le 24 janvier 1747, Maurice de Saxe écrivait à Brühl que «le pétard avait sauté»; mais lui, le Maréchal, avait certainement mis le feu à la mèche; ce pétard, c’était la lettre de démission envoyée par Louis XV à son ministre des affaires étrangères. Comme l’a fort bien démontré le duc de Broglie dans son livre sur Maurice de Saxe et le Marquis d’Argenson, celui-ci, pour être un... prévoyant de l’avenir, souvent averti, mais parfois chimérique et toujours morose, n’en était pas moins un déplorable ministre des affaires étrangères: «Le jour même, écrit M. de Broglie, où Frédéric II, mécontent de d’Argenson, disait qu’il ne voulait pas être le Don Quichotte de la France, d’Argenson faisait cette déclaration au ministre de Frédéric, Le Chambrier: «L’alliance de la Prusse et de la France est un système dont les bases doivent être inaltérables (t. II, p. 47).» Les bévues de ce philosophe, improvisé ministre, ne laissaient pas que d’être nombreuses: «A tort ou à raison, remarque M. de Broglie, par ses qualités et par ses défauts, il en était arrivé à déplaire à tout le monde et à n’être défendu par personne (t. II, p. 73, note).»
Quand il tomba, le 10 janvier 1747, Le Chambrier dit: «Je savais que son renvoi était décidé.»
Les négociations pour la paix n’en continuèrent pas moins à Dresde, pendant les fêtes du mariage, célébré le 10 janvier, par procuration et béni par le nonce. Le «Maréchal Général» (c’était le nouveau titre de Maurice) travaillait à l’instrument diplomatique avec Loss et Richelieu. Le cabinet de Vienne répondait vaguement et récriminait toujours. En février, une réplique, sous forme de dépêche secrète, adressée à Brühl et rédigée par Richelieu, formulait les conditions de la France. Les pourparlers n’avançaient pas: l’Autriche opposait toujours des mesures dilatoires. On lui fit entendre que la France était prête pour la guerre; et le Maréchal de Saxe se remit en campagne. Néanmoins Puysieulx, qui avait remplacé le marquis d’Argenson aux affaires étrangères, reprit secrètement les négociations: on en retrouve les traces dans les archives de Vienne et de Dresde[348].
[348] Comte Vitzthum d’Eckstaedt: Maurice comte de Saxe, 1867, p. 173.
Maurice de Saxe, qui avait conseillé cette entente diplomatique, ne voulait pas cependant de la paix à tout prix: il comprenait fort bien que Louis XV, fidèle à ses engagements avec l’Espagne, dût assurer le sort de son gendre et de sa fille, Madame Infante. Et, tenant compte de toutes nécessités diplomatiques ou familiales, le «Maréchal-Général», dont tant de Rêveries amusèrent les loisirs, édifiait un rêve qui devait être, soixante-dix ans plus tard, une réalité: la constitution d’un royaume des Pays-Bas, indépendant de l’Autriche, avec la Hollande et la Belgique. Qui sait, comme le fait très justement observer le Comte Vitzthum d’Eckstaedt, si «cette solution, alors adoptée», n’eût pas «changé la face de l’histoire de l’Europe? La guerre de Sept ans n’eût pas probablement éclaté... C’était la clef de voûte du système politique de Kaunitz, qui aurait voulu débarrasser l’Autriche des Pays-Bas, pour l’arrondir en Italie et en Allemagne[349].»
[349] Vitzthum d’Eckstaedt: Maurice comte de Saxe, p. 169.