«Le 25 août 1786, il est venu voir le Château de la Bastille. Il est monté sur les tours, âgé de 90 ans, 5 mois, 12 jours[22].»
[22] Chiffres qui concordent exactement avec la date indiquée par le P. Anselme. Cette note se trouve reproduite dans les Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille (1789, 3 vol.), t. II, p. 102.
Cette sorte d’escalade, inouïe chez un nonagénaire, dépeint à souhait la crânerie, la belle humeur, la coquetterie, la volonté de rester jeune, qui furent toujours le fond du caractère de Richelieu[23].
[23] Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille. Carton 10598, p. 58.
Quelles pensées, quels spectacles durent surgir et revivre en son cerveau, quand il pénétra dans la fameuse prison d’État, symbole, indestructible en apparence, d’un pouvoir absolu qui lui était si cher, cette Bastille, dont il avait été, par trois fois, le pensionnaire malgré lui et d’où il aurait bien pu ne plus sortir, la dernière, que pour expier sur un échafaud, comme un autre chevalier de Rohan, le crime de haute trahison!
Mais, grâce à cette mobilité d’esprit qui ne l’abandonna pas, même aux dernières heures de son existence, qu’il dut vite se rasséréner, lorsqu’il fut parvenu au terme de son ascension! De cette plateforme massive semblant menacer Paris, il contemplait le panorama mouvant de la Grande Ville, de la cité toujours grondante et tumultueuse, mais aussi toujours charmante et toujours adorée, témoin plus ou moins discret des fêtes somptueuses, des duels retentissants, des aventures galantes de Fronsac et de Richelieu. Et peut-être croyait-il revoir, de l’autre côté des fossés, ces théories de belles dames, qui, jadis, au cours d’une de ses captivités, et pendant une de ses promenades sur cette même terrasse, agitaient leurs mouchoirs de dentelles pour se faire reconnaître du prisonnier et lui envoyaient «sur l’aile des zéphyrs»—le langage du temps—leurs plus tendres baisers.
Fronsac (il faut bien désigner Richelieu par le nom qu’il porta jusqu’en 1715), Fronsac fut fort mal élevé en sa prime jeunesse, ou plutôt ne fut pas élevé du tout. Sa mère, née Anne-Marguerite d’Acigné, était morte le 19 août 1698, alors qu’il n’avait pas encore atteint sa troisième année; et son père, une manière de vert-galant, bizarre et désordonné, épousait, en troisièmes noces, le 20 mars 1702, Marguerite-Thérèse de Rouillé, veuve du marquis de Noailles. La nouvelle duchesse de Richelieu ne s’occupa guère de son beau-fils, que pour en prévoir et même arrêter l’union éventuelle avec l’aînée des filles qu’elle avait eues de son premier mariage.
L’instruction de Fronsac fut des plus négligées, soit que, volontaire, étourdi et turbulent, il préférât—ce qui était tout naturel—le jeu à l’étude, soit que le soin de son éducation eût été remis, au dire de ses biographes, entre les mains d’un gouverneur plus inepte encore qu’insouciant.
Ce fut l’atmosphère des salons de Versailles et de Marly, «l’air de la Cour», comme on disait alors, qui fit de ce médiocre écolier un parfait gentilhomme. L’étoffe, il est vrai, se prêtait singulièrement à cette transformation. Petit, mais de taille bien proportionnée, d’agréable figure, souriant, gracieux, spirituel, adroit cavalier et merveilleux danseur, Fronsac fut remarqué dès le premier jour de sa présentation. Il n’avait pas encore quinze ans: «Il a été trouvé fort joli à la Cour», écrit, le 28 janvier 1711, la marquise d’Uxelles; et, dans le même mois, Dangeau, en consciencieux annaliste, note les succès, chaque jour plus marqués, du nouveau venu. Fronsac avait dansé à la Cour; et bientôt Louis XIV daignait abaisser son majestueux regard sur l’adolescent: «Le Roi parla, à sa promenade, au petit duc de Fronsac, qui est fort à la mode, ce voyage-ci et qui a beaucoup d’esprit[24].»
[24] Marquis de Dangeau: Mémoires ou Journal (Paris, 1854 et suiv.), t. XIII, pp. 316-317.