Bien qu’assez mal renseigné sur l’âge exact de ce courtisan précoce, Saint-Simon décrit plus longuement, mais avec sa précision coutumière, une entrée qui serait qualifiée aujourd’hui de sensationnelle.

«Ce petit duc de Fronsac, qui n’avait guère alors que seize ans, était la plus jolie créature de corps et d’esprit qu’on pût voir. Son père l’avait présenté à la Cour, où Mme de Maintenon, ancienne amie de M. de Richelieu, en fit comme son fils[25]; et, par conséquent, Mme la duchesse de Bourgogne, et tout le monde lui fit merveille, jusqu’au Roi. Il y sut répondre avec tant de grâce et se démêler avec tant d’esprit, de finesse, de liberté, de politesse, qu’il devint bientôt la coqueluche de la Cour. Sa figure enchante les dames[26]

[25] Duc de Saint-Simon: Mémoires (édit. Chéruel, 1873), t. VIII, p. 301.—Mémoires (édit. de Boislisle continuée par MM. J. Lecestre et J. de Boislisle), Hachette 1879 et suiv. t. XX, p. 303-305.

[26] Mme de Maintenon écrivait, en 1710, au duc de Richelieu: «M. le duc de Fronsac réussit très bien à Marly.»

Ce n’était pas que, sur un terrain si glissant, partant si périlleux pour un novice, il n’eût à vaincre de sérieux obstacles. La parcimonie de sa belle-mère le réduisait à un train des plus modestes; et si, par aventure, il protestait:

—«Allons, allons, lui disait en riant la bonne dame, les grâces de votre personne suppléent à l’insuffisance dont vous vous plaignez.»

Mais Fronsac avait sa vengeance toute prête; et certain jour que les courtisans s’étonnaient de le voir mesquinement vêtu, il leur répondit fort sérieusement qu’il portait «un habit de belle-mère».

Ce pauvre équipage semblait n’en rehausser que mieux le charme séducteur et surtout l’esprit d’à-propos de Fronsac, au milieu des plaisirs frivoles qui passaient pour les plus graves occupations de la Cour. Ce fut ainsi que Brissac, un ami du jeune duc, ayant commis l’impardonnable faute, au «retour d’un menuet», de ne pas «prendre» la duchesse de Bourgogne, sa danseuse, Fronsac lâcha aussitôt la sienne, pour réparer l’erreur du coupable. De ce jour, l’aimable et parfois trop impulsive princesse voulut que son cavalier... occasionnel fût de toutes les fêtes de la Cour. Elle lui fit même l’insigne honneur de l’appeler sa «jolie poupée».

Cependant d’austères devoirs attendaient ce gentil fantoche. Lorsque, ruiné par le jeu, son père avait épousé la veuve du marquis de Noailles, les deux conjoints avaient signé au contrat de mariage de leur belle-fille et fille, âgée de onze ans, avec le duc de Fronsac, qui en avait à peine six. Louis XIV «y signait» également, «pour lui donner plus de force»; et une clause formelle de ce même contrat stipulait expressément que, si «l’aînée venait à manquer», Fronsac épouserait la seconde[27]. Il fallait absolument sanctionner l’alliance des deux familles, d’autant que la protection de Mme de Maintenon était toute acquise aux Noailles.

[27] Dangeau: Journal, t. VIII, p. 349.