Puis, le 31 décembre, les camelots parisiens proposaient, comme une actualité d’étrennes, le jouet du jour, «des petites cheminées en carton, avec une plaque qui s’ouvrait, derrière laquelle on voyait un homme et une femme qui se guettaient[395]».
[395] Journal de Barbier, t. IV, p. 336.
Enfin, s’inspirant de cette nouveauté qui fit fureur, la Marquise avait commandé, pour mieux ridiculiser son ennemi[396] par une création moins éphémère, «un modèle de cheminée tournante en bois d’acajou, d’environ deux pieds, avec la plaque en cuivre», appelée à figurer un jour dans le Catalogue des objets d’art du marquis de Marigny, frère de la favorite.
[396] Une raison qui, paraît-il, avait motivé plus que toute autre, l’intervention, aussi haineuse que persistante de la Marquise, c’était, d’après la Correspondance de Grimm, que Richelieu avait eu l’intention de donner sa maîtresse à Louis XV. Aussi, prétend toujours le gazetier, Mme de Pompadour avait-elle écrit à Mme de la Pouplinière, pour la menacer de sa vengeance, si elle continuait à vouloir plaire au roi. D’après une autre version, ce fut la seconde femme de La Pouplinière qui eut cette prétention et s’attira ainsi les foudres de la favorite.
CHAPITRE XXI
Richelieu a trop l’amour du théâtre et la servitude de l’étiquette pour ne pas entrer en conflit avec Mme de Pompadour. — Disgrâce de Maurepas; son quatrain; l’attitude de Richelieu. — De dépit de n’être pas premier ministre, Richelieu part pour le Languedoc. — Spectacles de la Cour pendant son absence. — Correspondance de Voltaire, autre mécontent, avec Richelieu. — Retour du Maréchal, plus aigri que jamais, à Versailles: ses propos de frondeur.
D’Argenson, qui suit si minutieusement l’agitation incessante de la Cour, qu’il semble avoir l’œil armé d’une loupe pour ne pas perdre un seul des mouvements de ces infiniment petits, D’Argenson s’égare parfois dans le dédale de leurs manœuvres et finit même par y fourvoyer sa psychologie. Cependant, sa perspicacité n’est pas en défaut, quand elle note que «Richelieu est trop attaché à la bagatelle du théâtre et des ballets». Et, de fait, si, sur ce terrain, le Maréchal a souvent pour lui le droit, la justice et la raison, il n’a pas toujours le sens de l’opportunité. En multipliant des spectacles dont elle revendique l’initiative, la Marquise poursuit une politique personnelle. Atteinte d’un mal qui la mine sourdement, la fait maigrir à vue d’œil et «venir à rien», Mme de Pompadour s’est rendu compte qu’elle ne peut répondre qu’insuffisamment aux exigences sensuelles du roi; aussi s’est-elle efforcée à le retenir auprès d’elle par la piquante nouveauté de divertissements inédits. Et voici qu’un homme lui contrecarre son plan de campagne, au nom des lois de l’étiquette, quand il lui eût été si facile de ne pas assister à des représentations qui offusquent son amour-propre.
C’est alors que le roi pose à ce gêneur la fameuse question, si fort commentée par ses entours:
—«Combien de fois êtes-vous allé à la Bastille, Monsieur le Maréchal?