«Il fut convenu qu’à Choisy le moment où le roi serait debout, environné de sa Cour, pendant le café, serait celui du raccommodement. Le Maréchal de Richelieu, debout et dans le cercle, se présenterait alors vis-à-vis de Mme de Pompadour. Stainville (le futur duc de Choiseul) irait causer une minute avec elle et viendrait prendre par la main M. le Maréchal de Richelieu.
«Ce qui fut fait avec toute l’authenticité convenable[493]...» Soulavie ajoute que la Marquise montra «beaucoup d’embarras...», le Maréchal ayant désiré la publicité de cette réconciliation, «pour qu’il ne fût pas douteux que c’était Mme de Pompadour elle-même qui avait demandé le raccommodement».
[493] Mémoires de Richelieu (édition Soulavie), t. IX, pp. 162-163.
Nous nous en tenons à notre version première: tous deux avaient trop d’intérêt à ce rapprochement, pour en avoir subordonné la sanction aux exigences de l’étiquette ou aux satisfactions d’une vanité puérile.
D’autre part, s’il faut en croire Faur, Mme de Pompadour avait de profondes rancunes contre le Maréchal d’Estrées[494] qui aurait fait pendre un «vivrier» protégé de la Marquise, convaincu de prévarication[495]. Mais, elle-même, n’était-elle pas accusée, depuis longtemps[496], par l’opinion publique, de s’être effrontément enrichie par des gains illicites sur les fournitures de l’armée et par la vente de tous emplois au plus offrant et dernier enchérisseur? Et, par la nomination de Richelieu, ne s’assurait-elle pas, pour de futures opérations du même genre, la complicité du silence, chez un homme si peu scrupuleux, lui aussi, en pareille matière[497]?
[494] D’Estrées aurait eu de graves démêlés avec le prince de Soubise, favori de la Marquise (Journal de Barbier, t. VI, p. 551).
[495] Faur: Vie privée, t. II, p. 175.
[496] A la fin de 1751, la voix publique s’était élevée, si menaçante, contre de tels agissements, que la police reçut l’ordre de rechercher l’origine et la source de ces imputations scandaleuses. L’enquête fut confiée à cet intelligent et adroit inspecteur que nous avons déjà signalé, Meusnier; et son rapport conclut, comme bien on pense, au mal fondé de toutes ces récriminations, mais il faut savoir lire entre les lignes de ce document, chef-d’œuvre de diplomatie policière, qui débute ainsi: «Il serait assez difficile de dissuader tout Paris que la plupart des grâces, qui s’obtiennent, soit à la Cour, soit dans la finance, par le crédit de Mme la Marquise, ne soient conditionnelles, c’est-à-dire que tel qui n’a pas d’offres à faire pour exprimer sa reconnaissance, est sûr d’échouer.» (Nouvelle Revue rétrospective de M. Paul Cottin du 10 oct. 1892.)—Bibl. de l’Arsenal, mss. 10251.
[497] Le duc de Richelieu récompensa le service que lui rendit Mme de Pompadour «en fermant ses yeux sur l’irrégularité du trafic qu’elle faisait de toutes les places dans la partie des fourrages. Elle nommait intendants, commis, etc., ceux qui avaient donné le plus». (Mlle de Fauques: Histoire de Mme la Marquise, p. 110.)
Quelle que fût la cause qui détermina le rappel du comte d’Estrées, celui-ci ignorait sa disgrâce, alors qu’il battait à plate couture, près d’Hastembeck[498], le duc de Cumberland, fils du roi d’Angleterre, commandant en chef des alliés de Frédéric. La nomination de Richelieu, qu’il apprit presque aussitôt, était tenue encore secrète, que les équipages du Maréchal étaient en route pour Strasbourg. Mais cette désignation était, en quelque sorte, pressentie par Voltaire, qui, dans sa correspondance avec son héros, l’appelait de tous ses vœux: