«Je suis convenu avec M. le Cardinal de Noailles, M. le duc de Richelieu et Mme la Duchesse, que M. le duc de Fronsac viendrait dîner avec moi et y resterait jusqu’à 5 heures que ses maîtres de langues et de mathématiques se rendent chez lui. Il ne m’a pas paru possible qu’il passât seul ses journées dans sa chambre sans intéresser sa santé. Ils sont persuadés que je ne vois personne qui lui donne de mauvais exemples; et j’ose me flatter que vous avez assez bonne opinion de moi pour croire qu’il ne se passe rien en ma présence et celle de M. de Launay, soit dans ma chambre ou à nos promenades dans la cour et sur le bastion, qui soit contre les bonnes mœurs.
«Mme la Marquise du Chastelet[38] qui nous a fait l’honneur de dîner avec nous, vous peut dire comme nous vivons ensemble. Elle y est assez intéressée par son fils pour y avoir pris garde. Il est vrai aussi que ces éducations-là me contraignent beaucoup. Je m’en fais un devoir à l’égard de M. de Fronsac, que j’ai reçu par vos ordres et à l’égard de M. le Chevalier du Chastelet[39], que j’aime et dont j’honore infiniment le père et la mère.»
[37] Ravaisson: Archives de la Bastille, t. XII, p. 77 (d’après les manuscrits de la Bibliothèque Nationale).
[38] C’était la femme du gouverneur de Vincennes.
[39] Il épousa, en 1714, Catherine de Richelieu, la sœur de Fronsac.
Louis XIV avait ordonné, en effet, qu’on envoyât, comme précepteur, au prisonnier, l’abbé de Saint-Rémy. Chargé de l’ingrate besogne de recommencer sur de nouveaux frais une éducation restée incomplète, cet ecclésiastique avait consenti (ainsi le voulait la règle) à se laisser enfermer avec son élève. Il lui fit d’abord traduire Virgile.
Bernaville est très content du maître, «un fort honnête homme, fort sage et fort capable, qui se gouverne fort bien avec» le duc de Fronsac. Il n’est pas moins enchanté de l’élève: «Je n’ai à mon égard, écrit-il, que des louanges à dire de sa conduite avec moi et les officiers: il n’y a personne plus civil et plus poli que lui; il va au devant de tout ce qui peut nous faire plaisir; nous ne lui avons rien entendu dire contre les bonnes mœurs[40].»
[40] Ravaisson: Archives de la Bastille, t. XII. «Tous ces rapports étaient lus du Roi», écrit en apostille Pontchartrain.
Assurément, l’effréné viveur qu’était déjà Fronsac rongeait son frein: il fallait bien se soumettre; mais il s’ennuyait mortellement. Aussi, malgré les distractions de toute nature que s’efforçait de lui offrir le personnel de la Bastille, le prisonnier en cherchait-il de moins monotones et surtout de plus originales. Il se souvint alors qu’il avait une femme. Et malgré que tous les mémorialistes aient affirmé que la jeune duchesse de Fronsac avait en quelque sorte forcé les portes du cachot de son époux, ce fut, au contraire, celui-ci qui sollicita à plusieurs reprises la visite de sa femme.
Bernaville le déclare formellement.